Exercice de rhétorique : entraînement à la dissertation

Nous avons déjà eu l’occasion d’exprimer notre embarras face à l’armature conceptuelle de Bossuet, et au verrouillage quelque peu totalisant, pour ne pas dire totalitaire, de son système théologico-politique. Peut-on lire Bossuet si l’on n’est pas catholique augustinien et partisan de l’absolutisme ? Peut-on sauver Bossuet, l’arracher à l’augustinisme politique et l’arrimer à la littérature ? C’est la question que nous allons poser à travers cet entraînement à la dissertation.

Gérard Bucher écrit (Gérard Bücher, « Les Oraisons funèbres de Bossuet. Scénographie du langage et de la mort à l’âge classique », Etudes françaises, « la construction de l’éternité », 2001, vol. 37, n°1, p. 31,https ://www.erudit.org/fr/revues/etudfr/2001-v37-n1-etudfr734/008839ar/

« La reformulation poïétique du christianisme à l’âge classique […] coïncide avec l’ultime tentative moderne de fondation d’un ordre théologique cohérent. Par sa théâtralisation, les magnificences rhétoriques de sa performance, le ministère de la parole se crut alors capable de jeter les bases tant d’une lecture providentielle de l’histoire que d’une monarchie chrétienne fondée en raison. En effet, si le verbe chrétien est reconnu comme la source de toute connaissance, le monde doit apparaître réciproquement comme un champ de bataille permanent entre la dispersion et le recueillement, entre le désordre des passions humaines et la loi divine. S’il appartient ainsi au monarque chrétien d’incarner aux yeux de tous le principe d’une coïncidence médiale entre le temps mondain et le destin providentiel, il faut encore qu’une interprétation autorisée (ou prophétique) soit à même de révéler l’ensemble des traits cohérents (c’est-à-dire le texte caché) qui sous-tendent le chaos de l’histoire. »

Vous discuterez ce jugement.

L’auteur et le contexte

Gérard Bucher a été professeur de littérature française et comparée à l’université de Buffalo (États-Unis) de 1971 à 2007. Élève de Greimas, spécialiste de sémiotique, successeur de Foucault, Derrida et Serres sur la chaire « Melodia Jones » de 1998 à 2002, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier, paru à titre posthume, est paru en 2023 aux Presses universitaires de Rouen et du Havre.

Son œuvre manifeste un intérêt pour la sémiotique structurale, la pensée de Heidegger et la poésie de Mallarmé. Au cœur de sa recherche figure un postulat, énoncé dans Homo divinans, selon lequel c’est l’expérience de la mort d’autrui qui est à l’origine du langage et du sentiment du sacré.

Ses grands ouvrages :

  • La Vision et l’Énigme. Éléments pour une analytique du logos (Cerf, 1989).

  • Le Testament poétique (Belin, 1994).

  • L’Imagination de l’origine (L’Harmattan, 2000).

  • L’Autre Commencement. Archéologie du religieux immémorial (Belin, 2011).

  • Homo divinans. L’impensé de la parole et de la mort (Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2023, publication posthume)

Bucher est mort à la fin de 2018.

Gérard Bucher, Homo divinans, L’impensé de la parole de et de la mort, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2023.
Gérard Bucher, Homo divinans, L’impensé de la parole de et de la mort, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2023.

Bossuet vsMallarmé

Ce mallarméen s’est intéressé très tôt à Bossuet, dès le Testament poétique, aux côtés de Poussin et Baudelaire. L’article dont est tiré la citation ne représente donc pas un hapax : il s’intègre dans une pensée très riche et complexe portant sur la mort, l’écriture et le rapport au sacré. L’humanité, selon Bucher, serait née au moment où nos lointains ancêtres ont pris conscience de la mort de leurs congénères. Les rites funéraires auraient alors permis la naissance conjointe de la langue, du sacré, et de la conscience. Notons que cette hypothèse est très peu étayée par des travaux archéologiques, mais elle n’en fournit pas moins une clef d’interprétation pour comprendre la modernité littéraire.

Dans cet article, ce spécialiste de Mallarmé lit les oraisons funèbres comme contemporaines d’un moment où l’éloquence chrétienne s’emploie à vaincre la mort en révélant, à travers une parole qui emprunte à la puissance du Verbe incréé, un ordre intelligible qui s’élève par delà l’abîme du trépas et du néant. Pour Bucher, les Oraisons représentent une étape essentielle de l’histoire du langage en Occident : elles constituent en réalité l’un des actes fondateurs d’une modernité qui s’épanouira avec Mallarmé. Cette interprétation rétrospective relit a posteriori la rhétorique de Bossuet à partir de l’histoire de la « modernité », plutôt que de s’en tenir aux catégories de la théologie chrétienne.

L’éloquence de Bossuet, selon Bucher, accomplit successivement deux opérations distinctes, qui l’apparentent à Mallarmé ou du moins préfigurent la conception de la poésie professée par ce dernier :

  • l’éloquence commence par anéantir symboliquement le monde sensible. L’éloquence réduit au néant les grandeurs humaines, fait voir la décomposition des corps – le cadavre lui-même « n’a plus de nom ». Bucher parle d’épokhè au sens de suspension : les certitudes ordinaires sont foncièrement remises en cause.

  • Sur la ruine des valeurs humaines, et à partir de ce néant, l’oraison suscite un nouvel ordre, promesse de Résurrection et d’éternité, mais elle la suscite au sein de la littérature, théâtralisée et magnifique, grâce aux prestiges et à la maîtrise de la parole.

On voit ici le point d’achoppement auquel ne souscrirait pas Bossuet : l’orateur chrétien est persuadé de révéler la vérité du monde, son texte « sous-jacent ». Alors qu’en réalité, suggère Bucher, la dramaturgie bossuétienne du salut est, poïétique, c’est-à-dire que Bossuetfabriquel’ordre qu’il prétend découvrir (« poiein » = « ποιεῖν », faire, fabriquer). Autrement dit, Bossuet ne se contente pas de dévoiler une réalité qui nous serait dissimulée : il la crée de toutes pièces par les mots et la transpose dans l’ordre du langage. C’est avec les lunettes de la poésie « moderne » que Bucher considère Bossuet, et d’une certaine façon le sauve pour la littérature, en séparant définitivement le monument oratoire de Bossuet du socle théologique qui, en principe, le fonde.

La situation historique, dans notre citation, est essentielle (« ultime tentative moderne ») : pourquoi ? Bucher fait allusion à une crise très grave de l’histoire sacrée dans les années 1650-1680.

« Une ultime tentative moderne » : histoire sacrée à l’âge critique (1650-1680)

L’apologétique chrétienne, depuis les Pères de l’Église, s’appuie sur l’idée que l’histoire biblique rend visible, de façon objective, l’action de Dieu :

  • les miracles prouvent la puissance de Dieu (ainsi l’effondrement miraculeux des murs de Jéricho au son des trompettes, Josué, 6).

  • les prophéties (chez Isaïe par exemple, Is. 7, 14 ; 9, 5-7, etc.) établissent la prescience divine, en particulier lorsqu’Isaïe annonce la venue du Messie, identifié a posteriori à Jésus-Christ.

  • et les événements historiques de l’Ancien Testament, la geste du peuple hébreu, constituent un ensemble de figures (à entendre à peu près au sens de métaphores) préfigurant l’histoire de Jésus et le Nouveau Testament. Ainsi le passage de la Mer rouge à pied sec par les Hébreux fuyant Pharaon (Exode, 14, 15-31) constitue une figure du baptême (1 Co 10, 1-2), et au-delà, de la Résurrection : la traversée est un fait historique, mais son sens définitif n’est réalisé que dans les Evangiles, au moment où Jésus accomplit les figures (Mt 5, 17), et en fait advenir la signification complète.

Or, à l’époque de Bossuet, plusieurs avancées viennent ébranler cet édifice :

  • Les chronologies chinoises : les recherches du jésuite Martino Martini (Sinicae historiae decas prima, 1658) révèlent une civilisation dont l’ancienneté paraît peu conciliable avec les datations bibliques, en particulier celle du Déluge. La chronologie de l’histoire sacrée est ainsi contredite par des chronologies concurrentes : sa véracité devient suspecte, et elle cesse d’apparaître comme une évidence partagée par tous les humains.

  • Baruch Spinoza, dans le Traité théologico-politique (1670), décide d’appliquer aux Écritures une même grille d’analyse historique et philologique que celles qu’on applique habituellement aux textes profanes. Fort de cette méthode rigoureuse, Spinoza remet en cause des attributions traditionnelles, refusant par exemple à Moïse la paternité sur le Pentateuque à Moïse. Il cesse aussi de considérer les miracles comme des entorses aux lois de la nature. Il exige que la Bible soit abordée comme un document historique, et non, comme auparavant, considérée à partir d’une vérité surnaturelle posée a priori. (( Sur Spinoza, et ses sources, voir par exemple Pina Totaro, Quatre Enquêtes sur Spinoza, EHESS, 2021, https://books.openedition.org/ephe/1652.)

  • Richard Simon, prêtre oratorien, fait paraître l’Histoire critique du Vieux Testament (1678). Richard Simon est le père de l’exégèse moderne : il sépare la question de l’authenticité historique des livres bibliques de celle de leur inspiration divine. Contrairement à Spinoza, Simon reste catholique, mais une telle dissociation est inacceptable pour Bossuet.

Le risque le plus grave touche les preuves prophétiques : la datation du livre de Daniel au IIe siècle avant Jésus-Christ, proposée pour la première fois par Porphyre mais reprise au XVIIe siècle par Grotius, ruine sa portée prémonitoire. Dès lors qu’on antidate un texte censé annoncer un événement alors qu’en fait il a été composé après celui-ci, il devient difficile de s’en servir comme témoignage de la prescience divine. La lecture figurative elle-même, sans être nécessairement rejetée, devient également d’un emploi délicat.

Bossuet a aussitôt perçu la menace de ces découvertes, susceptibles d’ébranler l’autorité de la Bible, du moins telle qu’il la concevait. La critique historique risquait de priver les Écritures de « leurs deux plus grands avantages, dont l’un est l’inspiration, et l’autre est la prophétie des mystères de Jésus-Christ » 1. Envers Richard Simon, Bossuet se montre très hostile : il obtient l’interdiction et la saisie de l’Histoire critique en 1678, avant de poursuivre une longue controverse. Bossuet, dans le Discours sur l’histoire universelle (1681), entreprend d’offrir une vision unifiée de l’histoire organisée par la continuité du dessein divin, depuis le peuple juif jusqu’à l’Église chrétienne, dans la droite ligne des lectures traditionnelles de la Bible. Les prophéties, en particulier celles de Daniel, loin d’être suspectées ou remises en cause, y figurent comme des témoignages privilégiés de la Providence – comme c’est le cas dans l’oraison de Condé.

Bossuet n’est pas le seul à tenir coûte que coûte au maintien de l’ancienne apologétique : Pierre-Daniel Huet, évêque d’Avranches, compose une Demonstratio evangelica (1679) où il déploie une érudition considérable et s’appuie sur les témoignages historiques pour tenter d’établir la vérité chrétienne par une méthode qui se veut géométrique, fondée précisément sur la concordance des prophéties et de leurs accomplissements. De même, la Bible de Port-Royal, dite Bible de Sacy, publiée progressivement à partir des années 1660-1670, maintient une lecture christologique et figurative de l’Ancien Testament, citant abondamment les Pères et bien sûr parmi eux, sans surprise, Augustin. La préface au livre de Daniel n’hésite pas à présenter les visions du prophètes comme des preuves essentielles du christianisme : il avait exactement prédit le Christ, et même « marqué le temps précis auquel il devait venir » (p. VI).

2

Les oraisons, qui continuent de s’appuyer sur les prophéties et les figures, l’ancienne chronologie biblique et les anciennes attributions, constituent un de ses magnifiques et ultimes efforts pour préserver la cathédrale figurative héritée des Pères – effort quelque peu désespéré, suggère Bucher de façon peut-être un peu téléologique. La critique historique, bien sûr, n’a pas ruiné d’un coup la foi chrétienne, et d’une certaine façon bien au contraire, mais elle a contribué à mettre en grande difficulté un certain régime de preuves du christianisme, essentielles pour Bossuet comme pour Pascal : pour ces tenants de l’ancienne lecture, l’authenticité des textes garantit la vérité des prédictions prophétiques et, à travers elle, celle du christianisme.

On comprend mieux le coeur de l’hypothèse de Bucher : c’est au moment précis où les fondements historiques traditionnels de la lecture providentielle deviennent contestables que Bossuet bâtit, par la force de son éloquence, une cohérence parfaite et imposante de l’ordre chrétien fondé sur les Saintes Écritures.3

Bucher lit Bossuet comme le dernier grand poète d’un temps où la parole sacrée pouvait encore prétendre faire connaître et faire reconnaître un ordre voulu par Dieu ; mais il le considère aussi comme le précurseur malgré lui d’un monde où la poésie aura à produire elle-même le sens qu’elle ne peut plus recevoir de Dieu. Bossuet prépare ainsi, à deux siècles de distance, la modernité mallarméenne.

Analyse du sujet

L’essentiel de l’analyse découle des éléments ci-dessus : elle est fondée sur un double jeu, qui constituait l’écueil principal de l’analyse.

  • Bücher paraît au premier abord énoncer la position de Bossuet : le prédicateur nous révèle, écrit Bucher, l’ordre de Dieu « sous-jacent » dans un monde traversé par le bruit et de fureur ; le rôle de l’orateur chrétien serait complémentaire de celui du roi : si le roi est l’instrument parfois aveugle de la Providence, le prédicateur, comme « prophète », nous décrypte le secret de ses actions. L’un agit dans le temps, l’autre dévoile dans les événements une signification qui dépasse le temps. C’est leur complémentarité qui assure la cohérence de l’ordre théologico-politique que défend Bossuet.

  • Mais beaucoup d’indices montre que Bucher ne se contente pas d’énoncer la conception au sein de laquelle Bossuet prend la parole : « poïétique » renvoie à une fabrication du sens, davantage qu’à sa révélation ; « ultime tentative moderne » suggère que le monument est un aboutissement glorieux mais qui n’aura pas de suite ; « se crut » laisse entendre que Bossuet se leurre, et que la théâtralisation ne confère qu’un pouvoir artificiel et factice ; quant à l’hypothèse « si le verbe chrétien… », elle renvoie à un acte de foi présupposé, qui laisse entendre en même temps que refuser la prémisse revient à voir s’évanouir les conclusions.

Ce qu’il fallait mettre en évidence, c’est l’ironie de ce passage  : Bucher semble restituer la conception que Bossuet se fait de sa mission, mais il la décrit depuis un monde moderne qui a rompu avec le christianisme, a perdu la foi, et ne pense plus qu’une vérité divine pré-existe à la parole du prédicateur. L’entreprise que Bossuet conçoit comme une révélation, dont la possibilité dépend d’une foi foi préalable, est en réalité une construction d’un ordre entièrement ordonné au langage. Aux yeux du critique franco-américain, Bossuet s’est-il fourvoyé en cherchant désespérément à fonder un ordre politico-religieux dans une croyance périmée ? Non, car la faillite théologique, qui ne fait pas de doute aux yeux de Bucher, est en même temps unevictoire de la littérature, dont on ne peut prendre conscience qu’a posteriori, du sein de la modernité athée, mallarméenne et heideggérienne, où nous nous trouvons aujourd’hui.

La citation de Bucher est difficile mais passionnante pour nous, parce qu’elle pose la question de la lecture de Bossuet aujourd’hui, pour un public qui ne serait pas croyant. Peut-on lire littérairement les oraisons funèbres si on n’est pas chrétien, si on ne croit pas à la Providence, et si on ne trouve pas que la Révocation de l’Edit de Nantes ait été une bonne idée ? Bucher penche pour la positive.

La limite de la position de Bucher, quelque stimulante qu’elle soit, est quadruple :

  • d’abord, Bucher prétend occuper une position surplombante parce qu’il appartient à une génération « moderne » déniaisée de la croyance dans les arrière-mondes : il ne s’agit pas de juger sur le fond le bien-fondé de cette conception, mais de reconnaître son anachronisme. Lire Bossuet à la lumière de Mallarmé, n’est-ce pas se fourvoyer ?

  • ensuite, Bucher distingue l’entreprise théologico-politique de Bossuet de la dimension littéraire, alors que l’orateur chrétien, précisément, se garde de les séparer. Bossuet, on le verra, n’est pas ou providentialiste ou écrivain, il a un besoin indispensable de tous les prestiges de la littérature pour déployer la geste de Dieu dans l’histoire des hommes.

  • En outre, Bucher, sémioticien héritier du structuralisme, conçoit avant tout le texte comme système. L’alternative, pour lui, consiste à savoir si le système de Bossuet est fondé sur l’existence d’une Providence ou s’il ne s’agit que d’un système linguistique. Mais la théorie de la réception et le retour des études rhétoriques nous enseignent qu’un texte est ouvert sur une extériorité : Bucher néglige la pragmatique. Les Oraisons funèbres sont aussi conçues pour agir sur un auditoire, convertir, éventuellement produire des effets politiques et dynastiques, que Bucher ignore complètement.

  • Enfin Bucher, toujours marqué par sa culture structuraliste, ignore les failles du providentialisme de Bossuet, certes persuadé que les desseins de Dieu mènent le monde, mais souvent bien plus prudent lorsqu’il s’agit d’en décrypter tous les détails.

La troisième partie se fondera sur ces limites pour dépasser le point de vue de la citation, après avoir passé les deux premières parties à en expliquer la dialectique fondamentale (révélation/fabrication).

Introduction

[Préambule] Que reste-t-il des Oraisons funèbres en 2026, après la Shoah, après toutes les horreurs du XXe siècle, à l’heure du réchauffement climatique, du retour des guerres et des épidémies, et de l’invasion de l’intelligence artificielle ? Comment lire Bossuet lorsqu’on n’est ni chrétien ni monarchiste, lorsque l’idée même d’un monument édifié pour justifier les desseins d’une hypothétique Providence nous révulse, et lorsqu’on ne considère pas que la Révocation de l’édit de Nantes ait été la meilleure idée politique de Louis XIV ? Les Oraisons funèbres sont-elles aujourd’hui encore simplement lisibles et, pour ce qui nous concerne, peuvent-elles conserver un intérêt proprement littéraire ? Il paraît complexe d’admirer la magnificence de l’édifice rhétorique et du style de Bossuet en faisant abstraction du socle idéologique qui le soutient. Cette difficulté, Gérard Bucher décide de l’affronter directement. Bucher est un sémioticien formé à l’école de Greimas, influencé par Heidegger et spécialiste de Mallarmé ; ses recherches, qui considèrent que la mort est à la source du langage, de la conscience et du sentiment du sacré, l’ont amené très tôt à s’intéresser à Bossuet. Dans un article de 2001 consacré à la « scénographie du langage et de la mort à l’âge classique », il voit dans la « reformulation poïétique du christianisme » opérée par Bossuet « l’ultime tentative moderne de fondation d’un ordre théologique cohérent ». Par les magnificences de son éloquence, « le ministère de la parole se crut alors capable de jeter les bases tant d’une lecture providentielle de l’histoire que d’une monarchie chrétienne fondée en raison » [préférer la citation intégrale si l’extrait à commenter n’est pas trop long]. La lecture de ce passage donne l’impression d’abord que Bucher restitue fidèlement la pensée de Bossuet et la conception qu’il se faisait de sa mission : le prédicateur, dans les oraisons, se donne pour tâche de nous donner, à la lumière de la Providence, les clefs de lecture d’un monde en apparence livré au bruit et à la fureur, au « désordre des passions » et au tumulte des événements. Le rôle de l’orateur chrétien serait complémentaire de celui du roi : ce dernier est l’instrument du gouvernement divin, parfois à son insu ; celui-là, investi d’une autorité prophétique, manifeste le sens de son action dans l’histoire et déchiffre le « texte caché » de la politique royale. La complémentarité du trône et de la chaire constituerait la garantie d’une cohésion théologico-politique greffée sur la vérité du Verbe chrétien. En réalité, cette restitution en apparence neutre et fidèle de la pensée de Bossuet se trouve minée par des marqueurs de doute et d’ironie. L’adjectif « poïétique » occupe une place centrale dans la citation : elle suggère que la parole ne se contente pas de révéler un ordre préexistant, mais qu’elle contribue en réalité à le produire (poïein signifie en grec « fabriquer ») ; l’expression « ultime tentative » désigne une entreprise dont le critique connaît rétrospectivement l’échec historique ; le verbe « se crut » introduit une distance sceptique à l’égard des pouvoirs que Bossuet prêtait à son ministère. Enfin, la proposition conditionnelle « si le verbe chrétien est reconnu comme la source de toute connaissance » fait apparaître l’ensemble de l’édifice comme fragile : il repose sur une prémisse théologique dont la vérité ne saurait désormais être tenue pour acquise. Aux yeux de Bucher, Bossuet, tout en croyant sincèrement dévoiler l’ordre de Dieu, produirait, par la puissance magnifique et théâtrale de son éloquence, la cohérence qu’il prétend découvrir. La faillite historique de l’ambition théologique (c’est-à-dire l’échec à manifester de façon convaincante un ordre providentiel du monde) se retournerait alors en victoire de la littérature et promesse d’un changement de paradigme métaphysique. Non sans paradoxe, Bucher transforme ainsi l’un des auteurs classiques les plus réactionnaires, intransigeant défenseur de la monarchie et de l’orthodoxie catholique, en initiateur de la modernité mallarméenne. A force de vouloir verrouiller le sens de l’histoire, il aboutirait au résultat opposé, mais ouvrirait la voie, malgré lui, à une modernité littéraire dans laquelle le langage ne reçoit plus son sens d’une transcendance sacrée, mais possède la puissance de le faire surgir lui-même, comme le poète, plus tard, fera apparaître la rose, absente de tout bouquet. Cette stimulante propositions pose toutefois un certain nombre de problèmes. D’une part, elle ramène l’entreprise de Bossuet à une tentative d’interprétation du monde, alors que Bossuet, si l’on ose dire, entreprend aussi de le transformer. L’oraison funèbre cherche en effet à agir sur le monde à la fois de façon très assumée (elle prétend émouvoir et convaincre pour convertir) mais aussi plus souterraine (elle est soumise à des enjeux dynastiques, politiques et ecclésiastiques et travaille à consolider des institutions). D’autre part, l’opposition entre révélation théologique et création littéraire repose elle-même sur une conception moderne de l’autonomie de la littérature, étrangère à la tradition chrétienne de l’éloquence héritée en particulier de saint Augustin. [Problématique] Les oraisons funèbres se réduisent-elles à une interprétation divine du monde, ou contribuent-elles à l’avènement d’une modernité littéraire définie comme création d’un ordre autonome à celui des choses ? Nous montrerons d’abord que les Oraisons funèbres se présentent comme des monuments de la Providence, destinés à dévoiler le sens chrétien des existences et de l’histoire. Nous examinerons ensuite comment les contraintes institutionnelles, les choix historiographiques et les ressources de la scénographie oratoire contribuent à construire et renforcer l’ordre politique, religieux et symbolique que Bossuet prétend simplement révéler. Nous verrons enfin l’insuffisance de cette opposition : Bossuet ne bâtit pas seulement un système interprétatif, il cherche à transformer les vivants, sans prétendre dissiper toutes les obscurités de l’histoire, et la puissance poïétique de sa parole trouve sa justification dans une tradition chrétienne de l’accommodation de la vérité divine aux facultés humaines qui refuse de distinguer entre la magnificence de la langue et la vérité divine. Pour Bossuet en effet, les ressources de la rhétorique ne viennent pas suppléer les défaillances de la vérité : elles appartiennent aux moyens mêmes par lesquels la vérité divine s’accommode à l’intelligence et à la sensibilité humaines, selon une doctrine appelée condescendance (συγκατάβασις, synkatabasis).

Plan

I. un monument de la Providence

A. L’orateur, ministre et prophète du Christ, lui-même la Vérité et le Verbe. L’autorité du prédicateur est déléguée. Bossuet fait entendre une vérité préexistante, révélée, dont l’Écriture fournit la garantie. L’article d’Anne Régent-Susini sur l’ethos de Bossuet comme « docteur et prophète » peut être ici mobilisé avec profit. Exemple : « L’Eglise ouvre la bouche des prédicateurs » (Yolande de Monterby), le docteur chrétien participe de la vérité du Christ « par écoulement de lui-même et par effusion de sa grâce » (Cornet). La science ecclésiastique n’est pas un savoir autonome : elle procède du Christ. La parole de Bossuet ne revendique pas d’abord une puissance créatrice personnelle. Elle tire sa légitimité d’une autorité antérieure (le Christ, l’Écriture, ou l’Église) qu’elle doit rendre présente.

B. Les oraisons : « apocalypses » de la vérité, au sens étymologique de dévoilement. La mort est l’instant où se dévoile le sens véritable d’une vie : grandeur sous l’humilité chez Cornet, dessein divin derrière les épreuves d’Henriette-Marie, conversion de la gloire chez Condé. Bossuet est capable d’un tel décryptage précisément parce que sa parole est en réalité celle de Dieu. La vie de Bourgoing, supérieur de l’Oratoire révèle ainsi le « dessein de Dieu dans l’établissement de son Eglise » : la vocation individuelle prend sens dans le mystère collectif de l’unité ecclésiale. La mort relit la biographie. L’oraison dévoile, au-delà des apparences mondaines, la véritable hiérarchie des valeurs et le sens chrétien d’une existence.

C. L’histoire sous le regard de Dieu. Les oraisons sont orientées par la Providence, voire l’eschatologie : sous le bruit et la fureur du monde, la geste de Dieu. Dieu ne se borne pas à déterminer « un certain ordre général » ; il prévoit les événements particuliers, les dynasties et les destinées individuelles, explique Bossuet dans Marie-Thérèse. Les existences et les événements deviennent intelligibles lorsqu’ils sont replacés dans la durée providentielle ; mais la finalité dernière du gouvernement divin demeure le salut, non la perpétuation des grandeurs terrestres.

Transition : on peut rappeler brièvement ici que les années 1660-1680 furent celles d’une grave remise en cause des lectures providentielles traditionnelles (cf. plus haut, Spinoza, et Richard Simon). Ces découvertes, certes, ne ruinent pas ipso facto la vision de l’histoire figurative et prophétique construite à partir des leçons des Pères, mais elles ont pour effet de fragiliser certaines lectures des livres saints du christianisme, changeant de fait leur statut et leur régime d’autorité. Cette crise n’est bien sûr pas la cause directe du verrouillage providentialiste des oraisons, mais il n’en reste pas moins que la Providence n’apparaît plus aussi évidente aux yeux de tous qu’elle pouvait l’être peu d’années auparavant.

II. « L’ordre du discours »

Dans ce contexte où le socle, en particulier textuel et historique, de la croyance, est remis en cause, et dans le cadre très ritualisé et très formel des oraisons funèbres (thèmes imposés, structure du discours imposé, pressions institutionnelles, auditoires multiples) Bossuet s’emploie à imposer un ordre à la fois politique et religieux, et pas seulement (ou pas du tout) à le révéler.

Deux lectures critiques peuvent ici guider notre réflexion :

  • Michel Foucault, d’abord. Dans L’Ordre du discours (1971), le philosophe montre que toute production discursive est soumise à des procédures de sélection, de légitimation et de contrôle destinées à déterminer les circonstances des prises de parole, les sujets interdits ou encore l’autorité des locuteurs. Les Oraisons funèbres, qui sont inscrites dans un rituel fortement codifié, aux plans à la fois religieux et politique, peuvent aisément se lire avec les critères élaborés par Foucault.

  • L’écriture ne saurait toutefois se limiter à l’expression de contraintes pesant sur elle : Christian Jouhaud, Dinah Ribard et Nicolas Schapira ont montré, dans Histoire, Littérature, Témoignage. Écrire les malheurs du temps (2009), que l’écriture, loin d’être un obstacle à traverser pour trouver la vérité du fait, constitue au contraire en elle-même une pratique historique trop souvent impensée ou considérée comme tranparente ; et, surtout, cette écriture est susceptible de produire des effets sur le monde, agissant sur lui au lieu de simplement le représenter.

A la lumière de ces deux perspectives, il s’agira donc moins dans cette partie de mettre en cause l’artificialité du providentialisme de Bossuet, que de comprendre comment sa rhétorique permet d’instituer, dans l’ordre politique, historique et symbolique, la cohésion qu’elle prétend mettre au jour.

A. Instituer un ordre monarchique et ecclésial. Prononcer une oraison, ce n’est pas seulement rappeler les vertus d’un grand personnage, c’est aussi, peut-être surtout, fabriquer une mémoire et construire une certaine image de la monarchie, de la Sorbonne ou de l’Oratoire, selon les circonstances. Au sein de cet ordre, le roi occupe bien sûr une place toute particulière. Dans Yolande de Monterby, l’abbesse est célébrée pour sa « prudence » dans le gouvernement de sa communauté. Dans Henri de Gornay, le rappel de saint Livier, martyr et ancêtre de la famille, fonde la noblesse sur une mémoire chrétienne. Le cas de Marie-Thérèse est spectaculaire : une longue section consacrée aux victoires, aux finances, aux fortifications, à la marine et aux qualités de Louis XIV fait de l’oraison de la reine un éloge indirect du roi. L’oraison construit une mémoire publique autant qu’elle célèbre un mort.

B.Ecrirel’histoire. Bossuet prétend rendre intelligibles les desseins de la Providence, et s’il avoue n’être pas historien (« Je ne suis pas ici un historien », dans Henriette-Marie), c’est parce que sa prétention est plus élevée : il estime parvenir à une vérité plus haute que celle de l’histoire. Mais pour y parvenir, loin de dérouler simplement les événements, il agence, il réorganise à force d’ellipses, de sélection, de silence face aux épisodes embarrassants, de hiérarchisation des faits et des personnages. L’histoire de la Fronde dans l’oraison d’Anne de Gonzague, est révélatrice de ce travail d’écriture, de même que l’affaire des cinq propositions dans l’oraison de Cornet. Cette construction de l’histoire édifie une mémoire du passé, complémentaire ou concurrente d’autres récits (y compris sur des sujets périlleux, comme la Fronde, la Révocation, ou la crise janséniste, par exemple). L’exemple de Condé est tout aussi frappant : après avoir évoqué les fautes de la Fronde, Bossuet demande de ne plus regarder que « l’humble reconnaissance du Prince qui s’en repentit, et la clémence du grand Roi qui les oublia ». La prescription de l’oubli devient une règle de composition historique. Les omissions, les hiérarchies, les raccourcis et les réinterprétations ne constituent pas simplement des défauts documentaires : ils participent aussi de la fabrication d’une mémoire politique et religieuse autorisée.

C. Scénographie de la Providence. On en arrive au cœur de la démonstration de Bucher : le théâtre et le spectacle érigés en fins autonomes et autosuffisantes. La parole magnifique et figurée possède une puissance poïétique qui peut être pensée indépendamment du socle théologique qui la justifie : elle devient sa fin en elle-même et instaure son propre ordre. Dans Henri de Gornay, la mort réunit tous les rangs sociaux dans le « gouffre infini du néant », parmi « la corruption et les vers ». Bossuet met en place une véritable scénographie de l’égalité funèbre, destinée à renverser les valeurs mondaines. L’irruption de « Madame se meurt, Madame est morte ! » (qu’il faut bien caser quelque part…) reconstitue dans l’église l’effroi de la cour. On peut toutefois aller un peu plus loin déjà : la théâtralisation dont parle Bucher n’est pas seulement embellissement artistique : elle est avant tout un moyen d’action sur le public. Admiration, effroi, adhésion, consolation, conversion, mais aussi, de façon plus politique, cohésion dans les familles ou les insitutions commanditaires : autant d’effets que cherche à produire Bossuet sur son auditoire. L’écriture théâtrale magnifie les épopées princières ou les parcours ecclésiastiques, mais en créant une écriture-spectacle qui transforme l’histoire en discours, puis en littérature publiée, puis en monument littéraire. L’oraison prononcée et l’oraison imprimée ne sont d’ailleurs pas exactement le même événement historique. La réunion des six oraisons en 1689 change leur régime de circulation, leur public potentiel et la manière dont elles construisent rétrospectivement une mémoire du règne.

Foucault nous permet de comprendre les procédures de légitimation du discours, et le GRIHL nous suggère de nous intéresser aux opérations spécifiques réalisées par l’écriture, ainsi qu’à leurs effets historiques, en évitant de les limiter à l’application mécanique de contraintes institutionnelles, ou de supposer que toute forme de sélection ou d’agencement peut se résumer à l’application d’une stratégie parfaitement maîtrisée. Cette différence nous servira à orienter notre dernière partie : les oraisons ne sont pas seulement le résultat de contraintes imposées par les familles, la cour ou l’autorité ecclésiastique. Bossuet dispose bien d’une marge de manoeuvre et d’invention ; et ses discours peuvent aussi produire des effets qui échappent à ses intentions initiales.

Transition.

Au terme de cette analyse, la lecture de Bossuet semble rejoindre le jugement de Paul Valéry dans son Sur Bossuet : Valéry en effet, affirmait qu’il admirait les compositions du prédicateur comme les vestiges d’une architecture sacrée dont les croyances fondatrices ont disparu : les oraisons funèbres seraient comme une église désaffectée dont « l’arche demeure », écrit l’auteur de Variétés. La force littéraire et poétique des oraisons survit, alors que l’édifice théologique censé les soutenir est en ruines. Mais une telle distinction entre le fond et la forme, au profit de cette dernière, est anachronique et au fond peu opérante et peu fidèle à ce que furent les oraisons. Envisager la grande rhétorique de Bossuet comme une fin en elle-même, autosuffisante, susceptible de se substituer à la révélation, n’est-ce pas faire des oraisons très précisément ce que Bossuet appelait des idoles ? Et n’est-ce pas, par conséquent, méconnaître le statut que Bossuet reconnaissait à la forme dans l’économie chrétienne de la parole funèbre ?

III. Mélancolie de la Providence : limites de l’ordre et les pouvoirs de la parole

Les deux premières parties opposaient deux thèses adverses : soit Bossuet révélait un ordre providentiel préexistant ; soit il construisait, sans forcément en avoir conscience, un monde de substitution, à travers un ordre littéraire autonome, tout en prétendant dévoiler le sens de l’histoire. Bucher oppose rétrospectivement production littéraire et révélation divine, alors qu’en réalité, Bossuet les pense comme solidaires. La parole humaine est seconde par rapport au Verbe, mais elle doit inventer des formes pour rendre sensible une vérité qui dépasse l’expérience ordinaire.

A. De l’intelligibilité du monde à la conversion des vivants. Nous avons constaté en fin de deuxième partie que l’écriture des oraisons intervient effectivement dans l’histoire qu’elle interprète et peut produire des effets historiques réels.L’oraison funèbre n’a pas pour seule ambition l’intelligibilité de l’histoire : elle tend aussi à agir sur ceux qui l’écoutent, comme le montrent les péroraisons : « Quel fruit faut-il tirer de ce discours ? » (Cornet) « avec le roi de la terre il faut encore servir le Roi du ciel » (Condé). La parole n’est pas seulement dévoilement : elle est aussi appel. Appel à la conversion, appel au détachement et, comme on le voit à la fin de Henriette-Marie, appel à l’imitation du Christ et des vertus chrétiennes. L’oraison est un acte pastoral, qui doit être efficace sur le cœur comme sur l’esprit. Loin de substituer à la Providence un ordre littéraire autonome, l’éloquence travaille à transformer les consciences, dans un monde dont le sens demeure imparfaitement accessible – un monde en clair-obscur, fait d’énigmes et d’obscurités. Telle serait la réponse ultime à Bucher : Bossuet tend moins, en philosophe, à sauver les phénomènes en révélant ou construisant un ordre, qu’à travailler au salut des hommes par la parole, elle-même « empruntée » au Christ et référée à lui. On peut aisément puiser les exemples de cette sous-partie dans les péroraisons : « Soyez donc ses imitateurs comme il l’a été de Jésus-Christ », déclare Bossuet aux membres de l’Oratoire, « je ne suis monté en cette chaire que pour vous proposer ses vertus pour exemple », dans Cornet. L’éloge devient un sermon, instrument d’édification pastorale. La parole ne vise pas seulement à faire connaître l’ordre divin ; elle doit transformer les hommes pour leur faire aimer cet ordre. L’oraison n’est donc pas uniquement une interprétation de l’histoire. A la fin de Condé, Bossuet laisse entendre qu’il va délaisser l’éloge pour la pastorale, mais au fond, il n’y avait jamais renoncé dans les oraisons funèbres.

B. La Providence n’est pas toujours triomphante chez Bossuet. La certitude de la Providence ne garantit pas l’intelligibilité de tous ses desseins. L’histoire ne se laisse pas toujours si aisément déchiffrer, et la foi doit parfois suppléer les insuffisances du déchiffrage. Bossuet espère que Cornet sera sauvé, mais ignore quel temps il passera au Purgatoire. La Restauration anglaise laissait espérer la prochaine conversion du roi Charles II en 1669, mais la mort d’Henriette-Anne un an plus tard met en doute l’espoir d’un retour prochain de l’Angleterre dans le giron de Rome. Pourtant, Bossuet ne changera rien à ses discours lorsqu’il les publiera, au moment de la Glorieuse Révolution qui ruine définitivement les vues catholiques sur les trois royaumes d’outre-Manche. L’opacité apparaît ainsi double : épistémologique (Bossuet affirme l’existence d’une Providence, mais sans qu’elle implique une connaissance complète des desseins de Dieu : l’humilité nous impose de ne pas tout chercher à savoir, et l’erreur des jansénistes est précisément leur orgueil et leur volonté insatiable de tout comprendre) et une opacité existentielle (les certitudes religieuses ne sauvent pas de l’horreur de la mort, de la douleur et du deuil). La mélancolie n’est pas celle de Dieu ni de l’orateur, mais liée à la condition d’un être humain qui adhère à un ordre qu’il connaît pour juste, mais qui ne se laisse pas toujours reconnaître dans les aléas de l’histoire. Malgré la lumière de la foi et des Écritures, le monde reste en clair-obscur, chargé d’énigmes et d’obscurités qui empêchent de construire un système parfaitement clos sur lui-même. La « mélancolie » désigne ici cette distance entre la certitude de l’ordre et l’expérience toujours douloureuse et toujours au moins en partie mystérieuse du monde, de la mort et du deuil.

C. Lapoïèsisau service de la révélation : la tradition chrétienne de l’accommodation. Terminons en insistant sur le point essentiel : il serait beaucoup trop rapide d’opposer, comme Valéry et Bucher, la révélation d’une vérité divine à sa mise en forme poïétique. La tradition chrétienne a toujours reconnu la légitimité d’une éloquence chrétienne, pour peu qu’elle soit mise au service de la vérité. Saint Augustin, en particulier, a développé dans le De Doctrina christiana une théorie, celle des « dépouilles des Égyptiens » : les Hébreux ne se sont pas faits scrupule de voler les riches objets de cultes égyptiens, parce qu’ils s’en sont servi dans le culte du vrai Dieu (livre II). Le livre IV du De doctrina christiana affirme la triple nécessité, pour l’orateur chrétien, d’instruire, plaire et toucher. L’imitation du style biblique s’impose aussi : Dieu se révèle dans les Écritures, dont les formes littéraires possèdent leur propre style et leur propre mode de persuasion : « Dieu parle bien de Dieu », écrit Pascal. Enfin, la condescendance divine suppose que Dieu accommode sa révélation aux facultés limitées de l’homme déchu : il « tempère sa connaissance » (Sellier 650), nous dit l’auteur des Pensées, afin que nous ne soyons pas foudroyés par la clarté divine. Or, les figures, les images et les récits sont précisément les voiles qui viennent tempérer une vérité trop crue, ou trop difficile, de façon à la rendre accessible à la pauvre lumière de notre intelligence, mais aussi de façon à la rendre désirable à notre cœur. La poïèsis n’est pas une concurrente de la révélation : elle en constitue au contraire l’un des instruments nécessaires. Bossuet insiste beaucoup sur le clair-obscur, les énigmes et les obscurités dans l’oraison de Cornet, par exemple, ou dans Bourgoing, lorsqu’il explique que l’oraison ne constituera pas une interruption du sacrifice liturgique, mais « plutôt une continuation du mystère » La parole divine passe elle-même, nécessairement, par des récits, des images, des figures et des analogies. L’éloquence chrétienne reprend ces formes pour rendre sensible une vérité qui dépasse les capacités ordinaires de l’intelligence. La poïèsis ne constitue donc pas nécessairement une invention concurrente de la révélation : elle peut au contraire participer de l’économie de sa transmission.

Conclusion

Il serait expéditif, certes, de conclure que les monuments funéraires de Bossuet constituent une réponse à la crise des garanties scripturaires qui caractérise en particulier les années 1670-1680, ne serait-ce que parce que les premières oraisons comportent déjà la plupart des traits dans lesquels Bucher voit les signes précurseurs d’une crise de l’ordre chrétien à la fin du XVIIe siècle. En réalité, Bossuet adhère sincèrement à l’ordre providentiel qu’il prétend dévoiler à travers les prestiges d’une forme soigneusement travaillée et conçue pour convertir. Il n’en reste pas moins que bien des références qu’il mobilise sont sourdement menacées et qu’aujourd’hui, les prophéties de Daniel ne sauraient être prises comme des annonces prémonitoires d’événements ultérieurs manifestant la puissance de Dieu dans l’histoire. Faut-il se contenter de conclure, avec Bucher ou Valéry, que la réussite littéraire de Bossuet compense l’échec historique de son ambition théologique ? Ce serait méconnaître la finalité propre de l’éloquence chrétienne. Le prédicateur ne cherche pas seulement à sauver les phénomènes du désordre et du non-sens, il entend aussi, et même d’abord, travailler au salut des hommes. C’est pourquoi les oraisons s’achèvent sur des exhortations adressées aux vivants, bien plus que sur une leçon éclaircissant toutes les recoins cachés de l’histoire. Il n’y a pas lieu de douter que Bossuet ait pleinement adhéré à sa conception providentielle de l’Histoire, mais cette certitude n’implique en rien que ses desseins doivent être transparents : le monde est un clair-obscur, traversé d’énigmes, couverts de nuages qui ne seront dissipés qu’à la fin des temps, ou après la mort, lorsque nous verrons Dieu face à face. D’ici là, la mort demeure une épreuve et un mystère, les destinées individuelles restent en partie opaques, les espérances peuvent être démenties par les événements : l’humilité impose de renoncer à tout comprendre. Il convient enfin de refuser l’opposition naïve entre un langage qui serait l’expression du réel, d’une langue poétique moderne poïétique susceptible de bâtir son ordre propre. La poïèsis, en réalité, le langage théâtral et figuré, procèdent des conditions mêmes de la communication du divin à l’humanité, de façon à ce que ceux-ci puissent l’appréhender, la comprendre, et l’aimer. Séparer la beauté des oraisons de leur fondement religieux entraînerait une incompréhension de leur fonctionnement littéraire propre – que l’on adhère ou non au système de croyance de Bossuet. Cette éloquence peut sans doute encore saisir des lecteurs qui ne partageraient pas la foi de Bossuet, et encore moins ses convictions politiques, mais il paraît hasardeux de prétendre sauver les oraisons en négligeant le socle théologico-littéraire sur lequel elle repose. La grandeur des Oraisons funèbres tient moins sans doute à la révélation d’un ordre parfait qu’à la tension entre certitude de la foi et expérience de la perte, de la violence et du mystère. La littérature, loin de triompher sur les ruines d’un providentialisme périmé, reste le lieu où s’éprouve, dans toute sa force mais aussi dans toutes ses contradictions, l’effort humain pour donner sens à une histoire qui résiste toujours aux efforts pour la rendre intelligible.

Notes

  1. Seconde Instruction (1703), « Dissertation préliminaire sur la doctrine et la critique de Grotius », § V, cité dans Bury, Ferreyrolles, Guion et Quantin, Bossuet, 2016, p. 125.

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  2. Notons que le front n’est pas parfaitement homogène : Bossuet s’est aussi efforcé de retarder la publication de la Demonstratio de Huet…

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  3. Voir Emmanuel Bury, Gérard Ferreyrolles, Béatrice Guion et Jean-Louis Quantin, Bossuet, Paris, PUPS, 2016, chapitre « Bossuet historien ». Voir également Bernard Chédozeau, L’Univers biblique catholique au siècle de Louis XIV. La Bible de Port-Royal, t. I, Les Préfaces de l’Ancien Testament (1672-1693), Champion, 2013.

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