Mourir en héros. Le prince de Condé (lecture suivie)

On a vu que les grandes oraisons prononcées par Bossuet ont constitué, à chaque fois, un défi. Est-ce le cas pour Condé ? Louis II de Bourbon, décédé le 11 décembre 1686, est mort en héros de légende. Deux jours plus tard, le 13 décembre, Madame de Sévigné rend hommage au grand homme dans une lettre à sa fille :


après avoir reçu tous ses sacrements, il est mort regretté et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis ; le Roi en a témoigné beaucoup de tristesse et enfin on sent la douleur de voir sortir du monde un si grand homme, un si grand héros, dont les siècles entiers ne sauront point remplir la place.

Le Grand Condé, huile sur toile de Justus van Egmont, vers 1654-1658, Chantilly, musée Condé
Le Grand Condé, huile sur toile de Justus van Egmont, vers 1654-1658, Chantilly, musée Condé

En réalité, célébrer la mémoire du défunt n’était pas si aisé qu’il pouvait le sembler, parce qu’une oraison funèbre n’est pas un éloge profane, et que les « vertus » qui ont rendu célèbre le défunt n’étaient pas des plus saintes. Le discours prononcé le 10 mars 1687 à Notre-Dame de Paris, à l’occasion de la mort de Condé, ne fut pas forcément un exercice plus si simple qu’il y paraissait.

Première difficulté : comme le montre sans laisser beaucoup de doutes le portrait ci-dessus : Louis II de Bourbon était un militaire. Il fut l’un des plus grands hommes de guerre que connut la France. Cet héroïsme peut bien plaire aux hommes, trouve-t-il aisément grâce aux yeux de Dieu ? De quelque côté qu’on l’envisage, le message du Christ est pacifiste : « Ne vous opposez pas à celui qui est méchant ; mais qui te gifle sur la joue droite, tourne aussi vers lui l’autre joue » (Mt. 5, 39), « Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée » (Mt. 26, 52), et de même chez saint Paul : « Ne rendez à personne le mal pour le mal. »

L’oraison de Condé porte ici à l’extrême limite la contradiction fondamentale du genre, telle que l’ont mise en évidence Anne Régent-Susini et Pierre Lyraud : l’épidictique chrétienne, au contraire de l’éloge profane antique, ne peut louer des grandeurs humaines contraires aux valeurs sacrées. Or, la gloire militaire, et d’une façon générale la flamboyance meurtrière et baroque de Condé apparaissent comme antithétiques de l’humilité, de la charité, et de la discrétion, vertus chrétiennes que Bossuet a honoré tout particulièrement en Bourgoing ou Cornet.

Mais le portrait de Condé pose d’autres problèmes. Condé était certes « premier prince du sang », comme le rappelle Bossuet, et on le désignait généralement sous la dénomination de « Monsieur le Prince » ; sa bravoure était mythique, mais il fut aussi un prince félon. Il se rebella contre son roi pendant la Fronde, et après l’échec de cette révolte, seul à n’être pas enveloppé par la loi d’amnistie, il passa à l’Espagne et mit son épée au service des ennemis de la France ; sept ans plus tard, le roi lui pardonne au moment de la paix des Pyrénées (1659), et grâce à cette réconciliation, Condé put revenir à la cour l’année suivante. Mais que va devenir ce passé au moment où Bossuet entreprend de retracer un parcours riche en revirements ?

Troisième difficulté : le cadre de de l’oraison. Bossuet doit une nouvelle fois proclamer le néant des créatures et la vanité universelle, mais il prononce son discours au cœur d’une cérémonie dont la splendeur éclate dans toute la cathédrale parisienne tendue de noir, d’une magnificence exceptionnelle.

Quatrième difficulté : Condé est un soldat, mais il n’eut pas le bon goût de périr sous les balles au cours d’une belle charge héroïque et sacrificielle : il mourut dans son lit à un âge avancé pour l’époque.

Enfin, dernier problème : Condé fut un mécréant notoire avant de revenir à la religion à la fin de sa vie. Du point de vue chrétien, Condé était donc pourvu de vrais défauts, et de qualités douteuses.

Bref, une fois de plus, la tâche qui semblait aisée est épineuse. Bossuet n’a pas droit à l’erreur. Comment va-t-il parvenir à relever le gant ? Comment faire simultanément l’éloge d’un héros, d’un rebelle réconcilié, d’un prince du sang, d’un serviteur du roi et d’un chrétien tardivement repenti ? Comment transformer cet éloge pour en tirer une leçon dont la portée sera spirituelle et la valeur universelle ? Comment satisfaire « aux ordres du plus grand de tous les rois » (p. 370), commanditaire de l’oraison, devant « ce que son royaume a de plus auguste » afin que la « faible voix » du prédicateur anime « toutes ces tristes représentations ». La cérémonie conjugue

  • plusieurs institutions : une famille princière, la royauté, et bien sûr Église ;

  • plusieurs mémoires : dynastique, nationale, militaire, religieuse ;

  • plusieurs publics enfin, que la péroraison convoquera successivement : peuples, princes, magistrats, ecclésiastiques, guerriers, amis.

Le coup de génie de Bossuet, mimant en quelque sorte dans son ordre l’héroïsme de Condé à Rocroi, consistera à ne pas esquiver le paradoxe : comme le soldat a poussé son aile droite plus loin que personne ne l’avait osé (« pousser l’aile droite des ennemis », p. 374) , renversant le cours de la bataille, l’orateur décide de « pousser à bout la gloire humaine » (p. 371), c’est-à-dire à la fois la porter à sa plus haute intensité et la conduire jusqu’à sa limite et son point d’insuffisance, renversant les valeurs mondaines en valeurs chrétiennes.

Cette stratégie invite à considérer l’unité profonde de l’oraison, par-delà un plan binaire qui paraît opposer profane et sacré, panégyrique et sermon, Rocroi et le tombeau. En réalité, la loi chrétienne gouverne l’ensemble du discours et donne son sens à l’existence glorieuse de Condé, à ses vertus comme à ses erreurs. La gloire de Condé peut être un don de Dieu, à ce titre un bien pour l’État ; mais elle peut devenir source de désordre, et devenir alors « idole », si elle n’est pas reprise dans un ordre supérieur.

  • Bossuet commence par construire la grandeur. Le récit historique devient une épopée de l’évidence héroïque ;

  • Cette valeur est en réalité ordonnée par la Providence et le service du roi, Bossuet reconstruisant la mémoire politique de façon très sélective.

  • Seule la piété et la conversion de Condé garantissent que la valeur militaire était bien bénie des dieux, tout en étant dépassée par un héroïsme plus élevé : l’héroïsme n’est pas annulé mais transposé dans un ordre supérieur.

Notre-Dame de Paris ornée à l’occasion des funérailles de Condé (Bérain, 1687, Metropolitan Museum)
Notre-Dame de Paris ornée à l’occasion des funérailles de Condé (Bérain, 1687, Metropolitan Museum)

Anoine Coysevox, Le Grand Condé, avant 1698. Musée du Louvre
Anoine Coysevox, Le Grand Condé, avant 1698. Musée du Louvre

I. Faire voir le héros : l’oraison comme construction de la grandeur

A. « Poussons donc à bout la gloire humaine » (p. 371) : par delà l’héroïsme

L’exorde s’ouvre sous le signe de l’impuissance et de l’inutilité. Si le panégyrique est difficile, affirme l’orateur, c’est que le défunt n’a nul beoin d’éloge. Dans les premières lignes du discours, Bossuet se garde de tenir la grandeur mondaine à distance. Il évoque plutôt une dette à payer : « Que ne doit point le Royaume à un Prince qui a honoré la Maison de France, tout le nom français, son siècle, et pour ainsi dire l’humanité tout entière ? » (REF). L’amplification gagne quatre cercles consécutifs : la maison de Condé, la France, son temps, et toute l’humanité, universalisant ainsi la portée de l’oraison.

Emmanuel Bury a souligné cette fonction de reconnaissance publique assumée par l’oraison. La matière encomiastique ici ne manque pas : il reste à trouver le moyen de la mettre en œuvre sans que la mémoire de Condé usurpe la gloire divine. Sans limiter l’éloge, Bossuet doit mettre en place une stratégie qui évite d’idolâtrer Condé, c’est-à-dire de prêter à la créature des vertus qui n’appartiennent qu’au Créateur.

Bossuet va donc s’employer à rendre la grandeur de Condé relative et à l’inscrire dans un ordre providentiel. Cette stratégie se met en place dès le thème qui ouvre l’oraison : « Dominus tecum, virorum fortissime » ; « Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes. Allez avec ce courage […] Je serai avec vous » (REF). Non seulement la référence vétérotestamentaire justifie la vaillance guerrière, mais l’héroïsme (« le plus courageux ») ne prend sens qu’accompagnée par la présence divine qui la fonde. On le constate une fois de plus : comme l’a montré Pierre Lyraud pour les citations bibliques des Oraisons funèbres, la Bible n’est jamais pas comme simple ornement, mais permet

  • de relier l’événement contemporain à des épisodes bibliques que Condé réactualise

  • d’en garantir l’interprétation par une autorité scripturaire

La formule « Poussons donc à bout la gloire humaine » ne tend pas à annuler l’éloge, mais à en révéler le véritable sens, celui-ci étant fondé sur l’autorité des Ecritures. Ainsi s’explique l’expression « détruisons l’idole des ambitieux » : la gloire est une idole pour les ambitieux qui, épris d’eux-mêmes, y aspirent pour elle-même, sans la mettre au service du vrai bien. La morale de l’amour-propre débouche sur une dénonciation de l’idolâtrie qui appelle le lieu scripturaire et patristique des Juifs et des premiers chrétiens mettant à bas les faux dieux en bois des païens. Les qualités de Condé, noblesse de cœur, vivacité d’esprit, pénétration et rapidité de décision, science de la guerre, sont éminentes, mais ne donnent qu’une image incomplète de Condé et ne permettent pas de comprendre sa vraie grandeur : elles n’engagent pas encore le « tout de l’homme ».

La « problématique », si l’on ose dire, est ainsi exprimée dès l’exorde, mais la démonstration va passer par un immense détour centré sur l’admiration, contribuant à la légende de Condé en héros qu’on eût appelé « baroque » : le dynamisme, l’élan, l’exaltation cornélienne, le souffle de l’oraison, très spécifiques au discours sur Condé, miment la personnalité de Monsieur le Prince et la « poussent à bout », jusqu’à convertir cet héroïsme en vertu chrétienne : c’est le Ciel que Condé a servi toute sa vie, bien avant sa conversion.

La stratégie peut surprendre, en fin de XVIIe siècle, cette période que Paul Bénichou associait à la « démolition du héros » : Pascal, La Rochefoucauld, Jacques Esprit ou Pierre Nicole frappaient de discrédit la plupart des valeurs humaines, honneur, courage, héroïsme, soupçonnées d’être le fruit du narcissisme, et donc de figurer parmi les « fausses vertus ». Bossuet, au contraire, réactive ici une ancienne conception, celle du premier XVIIe siècle, lorsque Corneille et d’autres entreprenaient de baptiser l’héroïsme. L’exemple paradigmatique reste celui de Polyeucte, qui bravement renverse les idoles, refuse que l’affaire soit étouffée et meurt en martyr, entraînant par contagion la conversion de ses amis païens, au premier rang desquels Pauline, qui avait effectivement « trop de vertus pour n’être pas chrétienne ». Exactement à la même époque, Arnauld d’Andilly, l’un des poètes de Port-Royal, encourageait les fidèles à toutes les vertus qu’on appellerait volontiers cornéliennes : « les palmes du Ciel sont pour les généreux », « Tourne , tourne viſage où ta gloire t’appelle , Nul peril n’eſt ſi grand que de perdre l’honneur », à condition que ces vertus tendent vers Dieu et vers le service du roi :

Lors que ton Souuerain , ton deuoir , & ta gloire ;
Pour le bien du Public t’appellent aux combats ;
Dans les plus grands perils meſpriſe le treſpas,
Pour cueillir les lauriers d’une illuſtre victoire :
Cherche ce bain ſanglant pour lauer tes defauts ;
Offre ton ame à Dieu dans ces nobles travaux ;
Et fay luy de ta vie vn humble ſacrifice,
Mourir pour ſon pays , pour l’honneur des autels,
C’eſt heroïquement accomplir, la juſtice ;
Et gagner par la mort des honneurs immortels.
(Robert Arnauld d’Andilly, Stances sur diverses vérités chrétiennes, 1642)

Cette conversion de l’héroïsme, de la bravoure guerrière à la sainteté, sans être propre à Bossuet, est surprenante à la date où il prononce son oraison ; on aurait pu s’attendre à ce que Bossuet oppose la période militaire d’un Condé égaré dans les fausses valeurs à sa période chrétienne, consécutive à sa conversion. Or, ce n’est pas le choix adopté par l’orateur : pour prononcer l’éloge de cet homme du temps passé, le prédicateur magnifie chez le défunt un état d’esprit et un rapport de l’héroïsme au christianisme qui est aussi celui du temps passé – le temps de la gloire de Condé, les années 1640-1650. L’héroïsme chrétien, en principe beaucoup plus suspect depuis les années 1660, retrouve ici une actualité inattendue mais au fond, explicable.

Toute l’organisation du discours repose sur une ligne de crête délicate, qui explique le soin apporté au récit militaire, ample et précis : Bossuet ne pouvait cette fois se contenter rappeler abstraitement la vanité de toute gloire terrestre, dans une esprit conforme à l’entreprise de « démolition du héros ». La conversion de la grandeur supposait une démonstration de cette grandeur singulière. L’erreur consisterait à considérer ce récit comme une concession au public mondain : Bossuet produit une matière héroïque destinée à être ultérieurement convertie.

Cette logique permet d’éclairer la modestie affichée du prédicateur. « Nous ne pouvons rien, faibles orateurs » (p. 370) ; « ma faible voix » : l’ethos d’insuffisance prétend laisser parler « les seules actions » de Condé, alors qu’en réalité, l’orateur construit l’un des récits héroïques les plus travaillés de la prose française du XVIIe siècle.

B. L’épopée de Rocroi

L’étude de Sophie Hache, « Le style de l’histoire dans l’Oraison funèbre de Condé » est ici très utile pour comprendre que Bossuet ne se constitue pas en historien, au sens où il rédigerait un récit neutre et documentaire. Au récit historique, l’orateur emprunte plutôt des effets qu’une méthode : l’auditeur et le lecteurs ont l’impression d’un récit soucieux d’exactitude, alors qu’en réalité l’orateur confond les ailes. En réalité, il simplifie, ordonne et surtout dramatise les événements. L’éloge procède de la narration, pour Rocroi, mais plus encore pour Fribourg.

« Pousser l’aile » : le génie de Condé
« Pousser l’aile » : le génie de Condé

L’espace de Rocroi, dans la bouche de Bossuet, est un théâtre épique, et Condé, un nouveau Rodrigue. Le héros naissant est confronté à une armée ennemie supérieure en nombre, composée des vieux tercios expérimentés issus d’un empire multinational, Wallons, Italiens et Espagnols, réputées jusque là invincibles. L’affrontement des forces armées n’est pas choc de soldats anonyes : il est transformé en duel héroïque et dramatique entre deux allégories, France et Espagne,« comme deux braves, en champ clos » (p. 373), le comparant introduisant dans l’histoire la morale chevaleresque – Rocroi ne fut pas le triomphe de calculs machiavéliques ou de trahisons, la bataille se régla par la seule valeur et dans les règles de l’art militaire.

Pour rendre le combat plus héroïque, Bossuet adopte une imagerie architecturale : ce sont deux monuments qui s’affrontent. Les bataillons espagnols sont « semblables à autant de tours », mais « à des tours qui sauraient réparer leurs brèches » (p. 375). L’infanterie se trouve métamorphosée en bâtiment animé. L’ennemi se trouve magnifié, et plus encore celui qui saura vaincre cette sorcellerie qui paraissait invulnérable. La répétition « trois fois… trois fois » pour décrire la résistance espagnole s’inscrit dans un registre épique plus que dans un souci de vérité historique.

L’apparition du prince tient de l’épiphanie : « Le jeune Prince parut un autre homme. Touchée d’un si digne objet, sa grande âme se déclara toute entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur » (p. 373). On ne commentera pas le paradoxe (le courage s’accroît à mesure du péril) ni le parallélisme « son courage… / ses lumières… » qui soustrait l’héroïsme à la témérité. Ses pareils à deux fois ne se font point connaître : la bataille est non pas le lieu d’un apprentissage de l’héroïsme, mais de la manifestation de qualités de bravoure que Condé possédait depuis toujours. Condé est soldat comme Bourgoing était prêtre : par vocation. Le sommeil du héros, célèbre, contribue à cette naturalisation d’un héroïsme inné et instinctif : « à la veille d’un si grand jour […] il est tranquille ». Le sommeil est ici le signe que le danger constitue pour Condé son élément naturel. Mais notons que les sources ne mentionnent pas ce sommeil, et que, selon toute vraisemblance, cette anecdote a été imaginée pour renforcer le parallélisme entre Condé et Alexandre. La glorification de Condé passe par la comparaison avec quelques grandes figures du monde antique et spécialement biblique.

Le premier exemple biblique choisi par Bossuet pour établir que « Dieu seul […] fait les conquérants » n’entretient pas seulement une résonance avec les Ecritures saintes : Bossuet invoque la figure de Cyrus, « Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu, qui l’avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d’Isaïe ? » (p. 371). L’assistance, qui comptait nombre aristocrates lecteurs de romans, se souvenait que Condé avait servi de modèle à Madeleine de Scudéry lorsqu’elle publia Artamène ou le grand Cyrus, le best-seller haletant dont elle donna les différentes livraisons au public entre 1649 et 1653. Bossuet rappelle habilement que ce héros romanesque tout profane avait lui-même un modèle biblique parfaitement attesté, et propre à rappeler le cœur de la leçon de l’oraison : tout héroïsme, comme tout pouvoir, vient de Dieu. 2. La formule « Quel autre a fait un Cyrus ? » apparaît ainsi malicieuse, et fondée sur une double entente culturelle, sans que le prédicateur ait besoin d’expliciter l’allusion profane, et remontant, en deça de Scudéry, à Isaïe. Si le decorum de la chaire ne l’autorisait pas à citer des romancières, même éminentes, dans une oraison funèbre chrétienne, l’orateur réussit le tour de force de faire référence au grand roman du temps de la Fronde, retenant ainsi l’attention des auditeurs, tout en l’intégrant parfaitement dans son interprétation chrétienne. Si Condé est effectivement Cyrus, il est celui d’Isaïe et non celui de Scudéry, c’est-à-dire un homme marqué par Dieu dès avant sa naissance, et dont l’action est revendiquée par Dieu comme sienne. « Je marcherai devant toi » ; « c’est moi qui fais tout ». De même que l’orateur est désapproprié de son discours, le héros se trouve dépouillé de sa propre conquête.

Ainsi, le contempteur habituel du théâtre ne réduit pas ici l’héroïsation romanesque à laquelle procédait Scudéry à l’exaltation de vanités : l’intertexte mondain subit le même sort que la gloire militaire dans toute de l’oraison : il se trouve converti, plutôt que simplement censuré.

Bossuet enchaîne aussitôt avec une seconde figure, au croisement de l’Antiquité profane et de l’Antiquité sacrée : Alexandre, considéré à travers le prisme de Daniel. Alexandre, appartient lui aussi à la galerie des conquérants qui ont frappé les imaginaires, et la comparaison semble d’emblée avantageuse pour Condé, mais en réalité le choix d’un tel patronage n’est pas sans poseer quelques difficultés.

D’abord, Alexandre est prioritairement une figure profane, célébrée par Plutarque, hors de toute référence au sacré judéo-chrétien – le conquérant macédonien, a priori, ne devrait pas avoir sa place dans une oraison funèbre

Ensuite, la figure d’Alexandre est embarrassante 3. Louis XIV avait commencé par s’identifier à ce personnage qui le fascinait dans sa jeunesse, mais il y avait peu à peu renoncé : son génie militaire est incontestable, mais il est une figure d’hubris, mêlant l’orgueil et la démesure, la violence et la corruption morale, comme l’attestent les épisodes gênants de sa courte biographie, mort de Cleitos ou affaire de la proskynèse. Les ennemis du roi, à l’étranger, commencèrent à retourner contre Louis XIV son propre modèle, aussi est-il amené à lui préférer des figures moins controversées, comme saint Louis. En 1678-1679, Louis XIV finit par renoncer à trouver un répondant antique et demande à Le Brun que ses propres victoires de la guerre de Hollande soient directement célébrées sur le plafond de la galerie des glaces, sans passer par une médiation antique, comme il était de tradition jusque-là. 4.

Bossuet, fidèle à sa méthode, décide de ne pas rejeter cette figure ambiguë mais, comme les autres de la convertir. Cette christianisation passe par une lecture de Daniel alors très généralement acceptée, selon laquelle la vision apocalyptique du prophète voit par avance le règne, la mort et le démantelement d’Alexandre

  • J’étais attentif à ce que je voyais : et en même temps un bouc vint de l’Occident sur la face de toute la terre, sans qu’il touchât néanmoins la terre ; et ce bouc avait une corne fort grande entre les deux yeux.

  • Il vint jusqu’à ce bélier qui avait des cornes, que j’avais vu se tenir devant la porte ; et s’élançant avec une grande impétuosité, il courut à lui de toute sa force.

  • Lorsqu’il fut venu près du bélier, il l’attaqua avec furie, et le perça de coups : il lui rompit les deux cornes, sans que le bélier pût lui résister ; et l’ayant jeté par terre, il le foula aux pieds ; et personne ne put délivrer le bélier de sa puissance.

  • Le bouc ensuite devint extraordinairement grand ; et lorsqu’il eut ainsi pris son accroissement, sa grande corne se rompit, et il se forma au-dessous quatre cornes vers les quatre vents du ciel. (Daniel, VIII, 5-8, trad. Sacy)

C’est donc à travers une prophétie vétérotestamentaire que Bossuet fait surgir ce conquérant venu de l’Occident « comme par bonds » et « ne touch[ant] pas à terre » (p. 372). Un tel passage est essentiel et soutient éminemment tout le système providentiel de Bossuet, comme on le voit dans le Discours sur l’histoire universelle : la vision prophétique et prémonitoire prouve que le cours du monde est entre les mains du Très-Haut :

Durant la captivité, et sur tout vers les temps qu’elle alloit finir, Daniel […] vit par ordre, à diverses fois, et sous des figures differentes, quatre monarchies sous lesquelles devoient vivre les israëlites. Il les marque par leurs caracteres propres. On voit passer comme un torrent l’empire d’un roy des grecs : c’estoit celuy d’Alexandre. » (Discours sur l’histoire universelle, II, 4).

Cette lecture permet d’éclairer la formule initiale de tout le développement : « Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. » (p. 371) Le terme de révélation renvoie au paradigme apocalyptique de l’oraison funèbre que nous avons déjà vu à l’œuvre ailleurs. L’oraison ne nous dévoile pas que Condé fut un grand homme (c’est là qu’elle serait inutile, comme le pressent Bossuet dès l’exorde), mais elle nous révèle le sens et l’origine de sa bravoure, qui prend sa souce dans la prédestination divine, sans rien ôter au vaillant capitaine de ses qualités humaines et militaires. Le roman de Cyrus avait produit une simple image, mais ce sont les Écritures, Isaïe et Daniel, qui nous donnent la clef théologique, permettant ainsi de conserver le plaisir de l’héroïsation épique ou romanesque, sans céder à l’idolâtrie du grand homme. Notons aussi que ce comparatisme diachronique sera complété plus loin par un comparatisme synchronique : le parallèle avec Turenne, que nous verrons à sa place.

A la fin de la bataille de Rocroi, Bossuet adopte une dynamique de rectification, telle que Sophie Hache l’a décrite. Alors que le combat paraît gagné, « la victoire va devenir plus terrible pour le duc d’Anguien que le combat » (p. 376). Il lui faut en effet empêcher le carnage : il « ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis », « calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner ». Après avoir remporté la victoire contre les Espagnols, Condé remporte une victoire sur lui-même et sur ses mauvaises passions : au contraire d’Achille, emporté par son hybris, mais à l’image de César, Condé, pour être grand capitaine, ne se départit pas de son « humanité » : il est clément, aime la paix, et ne confond pas victoire et massacre. La guerre aussi à ses règles et ses lois. L’héroïsme se trouve déjà ici requalifié au vu des valeurs morales et chrétiennes, sans que Condé lui-même en ait réellement eu conscience : c’est l’oraison funèbre qui, ici encore, nous révèle sa vérité, celle d’un chevalier chrétien. Cette remarque nous invite à nous interroger sur la nature de l’héroïsme de Condé selon Bossuet.

C. Conquérant sanguinaire…

La bataille de Fribourg suivit celle de Rocroi (1644). Bossuet ne décrit pas de plan de bataille, et je ne vous en proposerai pas de schéma, tant les affrontements furent complexes, tendus et incertains, au milieu des montagnes, des ravines, des bois, des marais et des des précipices (p. 378). L’espace est saturé par la grammaire : à chaque fois, un substantif supplémentaire mime la résistance du terrain montagneux, et fait buter le récit comme sur autant d’obstacles. La dynamique du texte manifeste l’une des qualités qu’il a fallu à Condé pour traverser et surmonter les difficultés du terrain qui paraissaient devoir l’entraver : son énergie surhumaine.

Il convient surtout ici de nuancer la « simplicité d’un récit fidèle » (p. 370) : Bossuet ne rapporte pas que Fribourg fut une victoire coûteuse. On dit que Mazarin en pleura 5. La « La France aurait été perdue si elle avait remporté de nombreuses victoires similaires », tant les pertes furent lourdes. Voltaire écrira dans le Siècle de Louis XIV qu’elle fut « plus meurtrière que décisive » et Michelet, dans son Histoire de France, récrit les attaques réitérées contre les retranchements de Mercy, insiste sur les lourdes pertes côté français, et parle de « boucherie ».

La boucherie de Fribourg dura trois jours. Condé, qui avait en face la très-petite armée du très-grand général Mercy, voulut attaquer par le côté le plus glorieux, c’est-à-dire par l’inaccessible. Il refusa, comme indigne d’un prince, l’offre qu’on faisait de le conduire derrière et de lui faire tourner l’ennemi. Il amena tout son monde heurter aux palissades impénétrables de Mercy, qui, derrière, tuait à l’aise. Des masses énormes périrent là (3 août 1644). La nuit, Mercy se déroba, et avec une habileté, un ordre admirable, se posta mieux encore sur la Montagne-Noire, qui domine Fribourg. Nouvelle attaque infructueuse. Condé revient tout seul à petits pas, tous ses amis tués. À l’un d’eux qui vivait encore : «Ce n’est rien, dit-il, nous allons recommencer, et nous y prendre mieux.» Alors, sept fois de suite, on charge, quoi ?… du bois, les abatis dont Mercy s’était entouré, et l’on se retire à grand’peine.

Mercy était si bien où il était, qu’il n’en eût bougé de sa vie. Il laissait les Français triompher de leur échec et s’empester de leurs propres morts. À la longue, craignant pour ses vivres, il marcha, mais si bien, choisissant son terrain si habilement, qu’on ne pouvait le joindre qu’en marchant à la file. On le fit. On reçut de ce prétendu fugitif une charge terrible, où il nous prit plusieurs drapeaux.

Cela s’appelle la victoire de Fribourg.

Nous perdîmes bien plus que Mercy. Mais il y eut un résultat moral. L’Europe fut effrayée de la docilité du soldat français qui avait obéi à ce point-là, s’aheurtant sans murmure à une chose impossible. Et on fut effrayé du courage tenace, froid et furieux, impitoyablement cruel, de cet homme de vingt ans qui enterrait là un monde de soldats, de noblesse, tous ses amis, plutôt que de lâcher prise. Toutes les petites villes du Rhin, dans cette terreur, ouvrirent, et Mayence même, qu’on rendit, il est vrai, bientôt.

Pendant ce temps, échec en Italie, échec en Catalogne. On ne parla que de Fribourg.

Chez Bossuet, c’est en semant la terreur et par sa cruauté que Condé remporte une victoire avant tout psychologique.

Spruner-Menke Handatlas, la bataille de Fribourg, 1880
Spruner-Menke Handatlas, la bataille de Fribourg, 1880

En 1648, la bataille de Lens fut décisive. Ce fut la dernière bataille de la guerre de Trente Ans, contre les troupes de l’archiduc. Madame de Motteville, sur la foi d’un rapport du comte de Châtillon, prête à Condé un discours galvanisant dont Bossuet ne dit rien (« Mes amis, ayez bon courage ; il faut nécessairement combattre aujourd’hui »), mais que Voltaire amplifiera dans le chapitre III du Siècle de Louis XIV : « Il dit à ses soldats ces seules paroles :

Amis, souvenez-vous de Rocroi, de Fribourg et de Nördlingen
 ». Un autre témoignage contemporain, une relation conservée sous la cote MS 933 au château de Chantilly, et transcrite par Stéphane Thion, confirme l’insistance mise par Condé à la discipline du feu, qui fut décisive ce jour-là.

Condé, en infériorité numérique, contraint à une bataille qu’il aurait préféré refuser, remporta par ruse une victoire inattendue : il fit mine de fuir, avant de se retourner, surprenant l’archiduc et lui causant une défaite fatale à l’Espagne.

« Lens, nom agréable à la France… ». Jean-Pierre Franque, La Bataille de Lens (détail), 1835. Château de Versailles
« Lens, nom agréable à la France… ». Jean-Pierre Franque, La Bataille de Lens (détail), 1835. Château de Versailles

Traiter toutes les batailles mentionnées reviendrait à faire l’histoire militaire du règne. Je me contenterai d’un tableau et d’un commentaire général.

Chronologie des opérations, avec quelques événements passés sous silence par Bossuet. Les mentions « non racontée » ou « silence » désignent le traitement de l’épisode dans l’Oraison funèbre du prince de Condé, et non bien sûr son importance historique.

Date

Opération

Campagne

Chez Bossuet

19 mai 1643

Rocroi (Rocroy) — bataille

Guerre franco-espagnole / guerre de Trente Ans

Long récit héroïque

8 août 1643

Thionville — siège / prise

Campagne de Lorraine ; guerre franco-espagnole

Nommée

3–10 août 1644

Fribourg-en-Brisgau — bataille / combats successifs

Campagne d’Allemagne

Long récit épique

9 septembre 1644

Philippsbourg (Philisbourg) — siège / prise

Campagne du Rhin

Nommée

Sept.–oct. 1644

Worms, Spire, Mayence, Landau — prises / redditions de places

Campagne du Rhin

Villes énumérées

3 août 1645

Alerheim / Nördlingen (Nordlingue) — bataille

Campagne d’Allemagne

Nommée, puis rappelée

19 sept.–11 oct. 1646

Dunkerque — siège / prise

Campagne de Flandre ; guerre franco-espagnole

Nommée et mise en valeur

20 août 1648

Lens — bataille

Campagne d’Artois ; guerre franco-espagnole

Nommée et analysée

Janv.–mars 1649

Blocus de Paris — blocus / guerre civile

Fronde parlementaire

Passé sous silence

2 juillet 1652

Faubourg Saint-Antoine (Paris) — bataille / combat

Fronde des princes

Allusion sans nom de lieu

2–19 février 1668

Première conquête de Franche-Comté — campagne / prises de places

Guerre de Dévolution

Non racontée ; 1674 dit « encore une fois »

7 février 1668

Besançon (première reddition) — prise de place

Franche-Comté ; guerre de Dévolution

Non nommée pour 1668

7 février 1668

Salins — prise de place

Franche-Comté ; guerre de Dévolution

Non nommée

14 février 1668

Dole — siège / capitulation

Franche-Comté ; guerre de Dévolution

Non nommée pour 1668

Février 1668 (fin de campagne)

Gray — prise de place

Franche-Comté ; guerre de Dévolution

Non nommée

12 juin 1672

Passage du Rhin — franchissement militaire

Guerre de Hollande

Mentionné au profit du roi

Avril–mai 1674

Besançon (seconde conquête) — siège / prise

Franche-Comté

Évoqué pour glorifier Louis XIV

23 juillet–10 août 1674

Camp de Piéton — campement / manœuvre

Campagne de Flandre

Évoqué et analysé

11 août 1674

Seneffe (Senef) — bataille

Campagne du Brabant

Épisode développé

Septembre 1674

Levée du siège d’Oudenarde (Audenarde) — secours / levée de siège

Campagne de Flandre

Nommée

22 août 1675

Levée du siège de Haguenau — secours / levée de siège

Campagne d’Alsace

Nommée

Septembre 1675

Levée du siège de Saverne — secours / levée de siège

Campagne d’Alsace

Nommée

Automne 1675

Camp de Châtenois, près de Sélestat — campement / manœuvre

Dernière campagne d’Alsace

Nommé

À distinguer : la conquête de la Franche-Comté de 1668, menée par Condé, et celle de 1674, célébrée comme un exploit du roi.

Au plan littéraire, l’histoire militaire fait l’objet d’un travail soigné qui ne doit rien au hasard : Bossuet décide de développer certaines batailles, d’en condenser d’autres et d’en passer certaines sous silence, sans que leur importance historique justifie ces choix : le prédicateur décide d’opérer des sélections en fonction des qualités morales qu’il veut mettre en avant.

Le cas le plus intéressant reste celui de l’épisode du faubourg Saint-Antoine (1652), « cette terrible journée où aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens, le Ciel sembla vouloir décider du sort de ce Prince » : Bossuet, prudemment, ne nomme ni Paris, ni Turenne, ni les armées royales. La bataille des Dunes (1658), où Condé combat aux côtés des Espagnols contre Turenne allié aux Anglais, ne figure pas dans l’éloge des victoires françaises : autant de signes éloquents que Bossuet manifeste une juridiction sur la mémoire. Bossuet ne retrace pas l’histoire militaire exhaustive de Monsieur le Prince, mais il sélectionne et construit une trajectoire, chaque bataille contribuant à fixer un trait supplémentaire du portrait de Condé, alternativement héroïque, politique et providentiel.

Adams Frans van der Meulen, Passage du Rhin le 12 juin 1672, huile sur toile, collection particulière
Adams Frans van der Meulen, Passage du Rhin le 12 juin 1672, huile sur toile, collection particulière
D….ou « héros » avec « humanité » ?

Les récits de batailles s’achèvent, comme Rocroi, par une manifestation d’humanité et même, ici, de « tendresse » survenue à Sénef : Monsieur le Prince sauvé par son fils, le duc d’Enghien, devenu nouveau duc de Condé et ordonnateur de la cérémonie. Bossuet cultive l’homonymie entre le « duc d’Enghien » de Rocroi (le grand Condé) et son fils qui portait alors ce titre, soulignant l’enjeu dynastique de ce récit. Par delà la scène à faire de bravoure héroïque, Bossuet construit au sein de son discours la transmission dynastique, l’une des missions essentielles de l’oraison des Grands. La « piété et la gloire » renvoient à la pietas, la piété filiale autant que religieuse, et donne au texte des résonances familiales autant que religieuses. Le jeune héros filial de 1674, Henri-Jules, est aujourd’hui, en 1687, le nouveau chef de la maison de Condé, ordonnateur des pompes funèbres. Tout autant ou bien plus que de montrer Condé capable d’effusion de tendresse, il s’agit de contribuer à la légitimation du successeur, que les actes exemplaires désignent comme héritier du héros. On le constate une fois de plus à travers cette mise en scène du destinataire au sein même du discours : l’oraison funèbre est destinée aux vivants, l’héritier reçoit une part de la gloire célébrée par le prédicateur. Lorsque Bossuet évoquera plus loin « ce jeune prince son petit-fils » (p. 396), c’est la troisième génération qu’il intégrera dans son propos, Louis de Bourbon, duc de Bourbon (1668-1710), futur Louis III de Condé. Pour l’importance des enjeux dynastiques dans la littérature du temps, nous renvoyons, une fois de plus, aux travaux indispensables de Yohann Deguin.

Bossuet, comme il advient parfois dans les oraisons, laisse affleurer son propre témoignage : « Je l’ai vu, et ne croyez pas que j’use ici d’exagération : je l’ai vu vivement ému des périls de ses amis ». La répétition « je l’ai vu » substitue l’ethos du témoin à celui de l’historien, afin de constater l’une des clefs du portrait : « Loin de nous les héros sans humanité. » (p. 383-384) En opposant le héros inhumain, qui peut « forcer les respects » et « ravir l’admiration », du héros humain, qui possède « les cœurs », c’est une autre référence cornélienne qui affleure dans une oraison si redevable aux grandes heures du dramaturge : l’opposition entre Horace, paradigme du « héros sans humanité », et Curiace, dont la grandeur est compatible avec la « bonté », le premier don de Dieu. « La grandeur qui vient par-dessus, loin d’affaiblir la bonté, n’est faite que pour l’aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu’on élève pour la répandre » (REF). Loin de condamner la grandeur, celle-ci constitue un moyen d’amplification de la bonté de cœur, que souligne une des comparaisons épiques émaillant l’oraison : Condé est « comme un fleuve majestueux et bienfaisant » qui apporte paisiblement l’abondance mais « ne s’élève et ne s’enfle que lorsqu’avec violence on s’oppose » à son cours. « Telle a été la douceur, et telle a été la force du Prince de Condé » (p. 385), dont la figure réalise la fusiobn des contraires : douceur et force, horizontalité bienfaisante et élévation combative, capacité à la violence mais goût profond de la paix. Sophie Hache a montré, dans son étude des comparaisons, que les images naturelles de Bossuet débordent vers une véritable poésie métaphorique, loin de se cantonner à un rôle argumentatif ou décoratif, déployant un imaginaire qui pénètre le portrait. Ainsi, le fleuve rend sensible la dynamique et l’élan qui porte le texte. De façon similiaire, l’image de l’aigle donne une forme visible à l’intelligence pénétrante de Condé, toujours diposé à « fondre » sur l’ennemi (p. 374). Il faut dire un mot de la troisième grande comparaison (p. 375), image de souveraineté entre toutes : celle de la montagnes dominant les nuages. La gradation imaginaire culmine dans le parallèle avec Turenne, qui relève de la syncrisis, comparaison de deux grands hommes qui exalte l’un par l’autre, genre illustré en particulier par Plutarque dans ses Vies parallèles, où Thésée et César, par exemple, deviennent deux figures complémentaires qui se répondent. Ici, ce sont deux types d’héroïsme que célèbre Bossuet : celui de Turenne, qu’on est tenté de définir comme « classique », fondé sur la réflexion ; et celui de Condé, « baroque » et cornélien par ses « illuminations » soudaines et ses « inspirations » (« L’un […] semble agir par de profondes réflexions ; et l’autre, par de soudaines illuminations », p. 392) ; Si Condé paraît capable de « forcer les destinées », en réalité il n’en est rien : les deux hommes en effent ont deux points communs, par-delà l’opposition de leurs génies :

  • Condé comme Turenne ne sont que des instruments que Dieu donne à voir au monde, des « spectacles que Dieu donne à l’univers », entièrement entre ses mains : le Très-Haut montre « tout ce qu’il peut faire des hommes » (p. 392).

  • Tous deux sont dépassés par le roi : Louis XIV, après la mort de l’un et la maladie de l’autre, conçoit et accomplit encore « de plus grandes choses », surpassant « l’attente de l’univers » (p. 393).

Au delà de l’exercice de propagande royale, il s’agit ici de rendre la gloire de Condé relative à deux grandeurs qui le dépassent : celle de Dieu, et celle du roi.

Henri de la Tour d’Auvergne, Vicomte de Turenne (entourage de Philippe de Champaigne
Henri de la Tour d’Auvergne, Vicomte de Turenne (entourage de Philippe de Champaigne

Transition. La guerre, « ce qu’il y a de plus fatal à la vie humaine » (p. 386)

Après toutes ces prouesses, il reste à Bossuet à fissurer le monument qu’il vient de construire : la guerre reste, malgré tout, « ce qu’il y a de plus fatal à la vie humaine ». L’oraison reste ouverte, et se garde de résoudre le paradoxe chrétien sur lequel nous avons ouvert notre lecture. La même chose détruit les hommes, et la même chose révèle l’un des lieux où son intelligence s’esprime de la façon la plus admirable. Telle un tableau de vanité, la beauté du récit militaire est sourcement travaillée par une inquiétude sur laquelle la théologie devra travailler.

Transition. Ainsi, la première grande opération de l’oraison est de rendre Condé visible dans toute sa puissance. Bossuet n’économise ni l’éclat, ni le mouvement, ni le plaisir du récit. Mais ce héros que la prose fait presque surhumain demeure entouré de trois limites : Dieu, le roi, et la possibilité même du désordre. C’est précisément parce que la puissance est réelle qu’il faut désormais l’ordonner.

II. Providence, monarchie, et mémoire des conflits

A. « C’est Dieu qui fait les guerriers » (p. 371)

La grandeur de Condé est double : elle vient incontestablement de son talent et de son génie, mais ce génie lui a été conféré par Dieu : « C’est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. » Toute grandeur vient de Dieu ne signifie pas toutefois que toute grandeur soit sainte : Cromwell aussi était un guerrier redoutable et soutenu par le Très-Haut. Un grand conquérant peut être un instrument de la Providence sans être pour autant béni par Dieu. Socrate, César, Marc Aurèle ou Alexandre reçurent de Dieu les dons les plus grands, mais le bien éternel leur fut refusé. Affirmer que Condé a été suscité par Dieu pour sauver la France ne revient pas encore à le canoniser.

D’où l’importance du lien, qu’on ne trouverait guère chez Cromwell, entre l’héroïsme de Condé, le règne nouveau, et la protection divine. Bossuet relie en effet la victoire de Rocroi à la minorité de Louis XIV : Condé est élu pour devenir le défenseur du jeune roi, « l’assuré rempart de ses États » (p. 372) ; et au soir de la bataille, il n’oublie pas de s’agenouiller pour rendre grâce au « Dieu des armées » (p. 376, cf. Isaïe 6, 3, « Deus Sabaoth », source du Sanctus).

On voit ici encore, comme dans les oraisons précédentes, que la Providence ne dissout pas les causes secondes. La grande séquence stratégique explique la réussite de Condé par le renseignement, la connaissance du terrain et des hommes, la disposition des troupes, les qualités d’intelligence et de jugement, ainsi que la confiance des officiers. L’armée, ainsi dirigée, devient « comme un seul homme » (p. 391). Le général est bien une cause réelle, comme le montre encore le récit du brouillard : « tout nage dans le sang, tout est en proie : mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins » (p. 388). Dieu intervient ici pour interrompre une poursuite victorieuse et constitue ainsi un principe de limitation, conservant la gloire de Condé dans les limites humaines – le vainqueur de Rocroi ne devient pas un Achille respirant le carnage. Condé a conçu le dessein, mais aucune réussite humaine n’est possible sans la souveraineté absolue de la Providence.

Les citations bibliques prennent tous leur sens dans cette articulation : comme le montre Pierre Lyraud, leur rôle consiste précisément à mettre en relation l’événement avec une vérité supérieure qui dépasse les seules circonstances. Condé, Gédéon, Cyrus, Alexandre, David ou Maccabée construisent une sorte de polyphonie ; l’histoire de France s’y donne à lire et à interpréter, mais sans pour autant s’identifier jusqu’à s’y confondre avec l’histoire biblique. Condé est un « astre » à contempler comme un « spectacle » (« Quel astre brille davantage dans le firmament, que le Prince de Condé n’a fait dans l’Europe ? », p. 393), mais même les astres sont créatures de Dieu.

B. La Fronde et l’Espagne : confesser, condenser, faire oublier

L’oraison funèbre se distingue du panégyrique en ce que le défunt n’est pas un sain : il est normal de mentionner ses défauts éventuels, à condition de les inscrire dans un parcours suffisamment exemplaire pour que le discours ne supprime pas pour le mort toute espérance de salut.

Or, des moments embarrassants, la vie de Condé en offre un certain nombre, et tout particulièrement le rôle de leader qu’il a joué pendant la Fronde. Bossuet n’ose en parler directement, mais on attend d’une Agrégative ou d’un Agrégative qu’il puisse éclairer les allusions.

Jean-Louis Quantin a montré que la Fronde constituait un « endroit délicat » pour les auteurs de l’époque. Molière parlait pudiquement de « nos troubles » au dénouement du Tartuffe. Bossuet n’est pas seul à devoir surmonter cette difficulté politique. Mais l’oraison funèbre de 1687 pose des problèmes tout particuliers : il ne s’agit pas seulement de parler des frondeurs, mais de célébrer un prince qui fut tour à tout sauveur de la France, leader de l’opposition, et traître à son roi, avant d’être restauré dans son rôle de serviteur fidèle de la monarchie. Bossuet ne peut se taire tant le scandale était fameux, mais il doit neutraliser l’épisode. Célébrer Condé ne doit pas le conduire à faire l’éloge des frondeurs, mais il ne faut pas pour autant ruiner l’éloge funèbre en présence du commanditaire, Henri-Jules.

Bossuet décide donc de :

  • condenser les neuf années du conflit entre Condé et le roi en quelques paragraphes

  • rappeler l’époque de la fidélité à la Régente (« S’il fallut agir au dedans », « il fit respecter la Régente » (p. 381)

  • procéder par allusions, laissant les faits et les noms dans le flou (créant un contraste avec la précision mise en œuvre dans la description de la bataille de Rocroi, où l’on ne nous épargne ni les noms ni les actions). La réticence devient système assumé : « puisqu’il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement » (p. 381). L’opération de sélection, qui caractérise foncièrement le rapport de Bossuet à l’histoire, n’est ici même pas dissimulée.

  • de présenter Condé comme passivement entraîné dans les guerres espagnoles sans l’avoir voulu (« entraîné dans ces guerres infortunées » (p. 382), qu’il ne précise pas.

  • de conserver à Condé son honneur dans l’exil, comme on le voit dans la querelle de préséance avec l’archiduc (p. 382) : le prince soutenait son rang par « son seul courage et sa seule réputation » (p. 382)

  • de considérer le point de vue subjectif de Condé, entré en prison « le plus innocent » (p. 381), parole « recueillie de sa bouche ». La chronique politique, ses partis, les rapports de force disparaissent au profit d’un récit de culpabilité et de châtiment : innocent/coupagle. C’est la conscience rétrospective et repentante qui intéresse Bossuet, non la succession des événements pendant la rébellion.

  • et d’insister sur la clémence royale et le repentir du prince : cette « clémence du grand Roi qui les oublia [ses fautes] », prélude à la réconciliation : « La France le revit dévoué plus que jamais à l’État et à son Roi » (p. 382-383).

Cette stratégie d’évitement permet de dépouiller la Fronde de tout enjeu politique, et de la transformer en crise morale, dont le véritable héros est le roi, magnanime et clément. Condé est un « saint pénitent » dont on n’a même pas besoin de « vouloir excuser » les fautes : le prince les a admises, Dieu et le roi l’ont pardonné. La structure pénitentielle, voire sacrificielle (« quelle grande victime se sacrifie au bien public ! », p. 383) et le silence (« disons, pour n’en parler jamais », p. 381) l’emportent sur les calculs politiques. Le prestige de la maison de Condé est rétabli : « sa gloire le suivait partout », et Chantilly demeure centre de rayonnement, avec à sa tête non un soudard, mais bien un lettré de haut vol (« il n’y avait livre qu’il ne lût », p. 393)

Ces pages éclairent le rapport à l’histoire de l’oraison : celle-ci ne se donne pas pour tâche de représenter le passé, mais d’agir sur un matériau historique chargé de conflits. Bossuet sélectionne, condense, redistribue les rôles, retient et relègue dans l’oubli. Il transforme une biographie profondément contradictoire, riche en détours et parfois difficilement déchiffrable, en trajectoire publiquement transmissible.

Corneille Michel II, Le Repentir du Grand Condé, 1692. Chantilly, musée Condé.
Corneille Michel II, Le Repentir du Grand Condé, 1692. Chantilly, musée Condé.
Détail : « Sileat [fama] » (« que [la renommée] se taise »)
Détail : « Sileat [fama] » (« que [la renommée] se taise »)
C. « Le service du Roi et le bonheur de l’État » : construire une mémoire dynastique et monarchique

Cette réintégration politique est d’autant moins indifférente que la grandeur de Condé n’est pas absolue, mais toujours relative et même relationnelle au sein d’une hiérarchie. Le prestige de sa naissance, la puissance de sa clientèle, ou encore sa capacité de commandement ne valent pas pour eux-mêmes, ils constituent des dettes : « Un prince du Sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du Roi et de la Couronne, doit dans le besoin de l’État être dévoué plus que tous les autres pour en relever l’éclat » (p. 383). On constate une fois de plus que Bossuet goûte les paradoxes : la relation de dépendance augmente avec le rang, et non le contraire. On retrouve ici, au niveau politique, la théorie de la « fontaine publique » énoncée plus haut (p. 384) : la hauteur ne vaut que si elle permet d’augmenter le service. Dès les premières campagnes, on voyait Condé « mettre « sa gloire dans le service du Roi et dans le bonheur de l’État » (p. 383). La gloire n’est pas niée ni renvoyée à sa vanité : seulement, elle vient « après », comme une conséquence du service.

Mais la relation au roi n’est pas seulement hiérarchique : elle devient affective dans la dernière partie de l’oraisonn, comme le montre l’inquiétude de Condé pour la santé du roi, qui répond à la sollicitude du monarque pour le malade, ou la lecture par Louis XIV de la lettre finale de Condé. Les larmes du roi consomment, pour ainsi dire, la réconciliation antérieure de plusieurs décennies.

Condé, lié au roi, est aussi un chef de famille. Yohann Deguin a montré combien les horizons familiaux des Oraisons funèbres déterminent la mémoire à transmettre, particulièrement dans le cas de la famille royale, étendue ici aux princes du sang. D’où l’importance prise par le fils, les petits-enfants, ou le prince de Conti : ils ne se cantonnent pas au rang de figurants pathétiques, ils sont les dépositaires de la mémoire que Bossuet conribue à transmettre. C’est dans cette perspective que l’évocation du « nouveau lien de sa famille avec la personne du Roi » (p. 397) prend une importance essentielle. Le mariage du petit-fils de Condé avec une fille légitimée de Louis XIV réunit encore davantage les deux maisons déjà fort proches. L’oraison ne regarde pas seulement l’éloge d’un homme mort : elle construit le futur de la maison et participe à la valorisation d’alliances dynastiques de première importance, scellant là encore la réconciliation de Condé et du roi, cœur du discours.

Illustration

Bossuet prend loin d’ériger ces rapports sociaux et de pouvoir en héritage moral, comme le montre la scène de bénédiction familiale où Condé devient un nouveau Jacob, transmetteur d’un principe plus que d’un patrimoine : ses héritiers ne seront « grands hommes », « grands princes » et « honnêtes gens » qu’à condition d’être « gens de bien, fidèles à Dieu et au Roi » (p. 404-405).

Mais si le roi peut ordonner la réintégration politique, Dieu seul peut sauver. « Avec le roi de la terre il faut encore servir le Roi du ciel » dira la péroraison (p. 409), sauf à ne rester qu’un « ornement du siècle présent » (p. 394).

Château de Chantilly - musée Condé
Château de Chantilly - musée Condé
« Il n’y avait livre qu’il ne lût » (p. 393). Bibliothèque du Musée Condé
« Il n’y avait livre qu’il ne lût » (p. 393). Bibliothèque du Musée Condé

III. Convertir la grandeur : de l’« astre » européen à la victoire de la foi

Bossuet ne condamne jamais, dans cette oraison, le principe de l’héroïsme. Toutefois, la grandeur humaine, la vaillance de Condé ne se suffit pas à elle-même pour deux raisons :

  • Il arrive que Dieu comble de dons et de talents des hommes qu’il ne souhaite pas sauver

  • Il existe un héroïsme plus grand encore que de vaincre les batailles : se vaincre soi-même

A. « L’heure de Dieu est venue » (p. 395) : le renversement augustinien

La méditation augustinienne constitue un pivot de l’oraison, propre à déboucher sur l’orientation spirituelle de la dernière partie. Condé est désormais un « astre », conquérant, mais aussi philosophe, régnant dans l’ordre de l’epsrit, maîtrisant les règles de l’heureuse sociabilité et de la conversation, autant de talents, autant de dons divins (« C’est de Dieu que viennent ces dons : qui en doute ? Ces dons sont admirables : qui ne le voit pas ? » (p. 394) ). « Mais » ces qualités humains ne sont pas nécessairement un signe d’élection : « Mais pour confondre l’esprit humain qui s’enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d’en faire part à ses ennemis. » (p. 394). Si Bossuet se garde de condamner ici les grandeurs humaines, il ne propose pas à l’inverse une lecture naïve de la Providence qui confondrait grandeur et élection divine. Socrate, Marc Aurèle, Scipion, César, Alexandre possèdaient, chacun dans leur ordre, d’immenses vertus, et certes ces qualités éminentes leur venaient de Dieu, mais elles ne leur ont pas ouvert le royaume éternel. La distinction entre don et salut devient alors la clef de toute l’oraison, éclairée par la leçon d’Augustin : les grands hommes sont des « ornements du siècle présent », c’est-à-dire qu’ils sont un « spectacle », ils appartiennent au théâtre du monde et à la cité terrestre. Ils poursuivent le plus souvent un « fantôme de gloire » (p. 394) : médailles, statues, ruines, noms transmis à la postérité ne sont que fumée et vanité. Les panégyriques continuent à faire vivre Alexandre, sans pouvoir lui accorder le salut (p. 397). L’évocation de « nos panégyriques » (p. 395) comporte une dimension métapoétique essentielle : l’éloge funèbre, s’il se cantonne à célébrer les vanités humaines, voit miner ici sa propre puissance de monumentaisation. L’éloquence peut transmettre un nom, mais elle ne peut conférer l’éternité. C’est donc simultanément Condé et son discours, mis en parallèle depuis le début de l’oraison, qu’entreprend de sauver Bossuet : « Il n’en sera pas ainsi de notre grand Prince : l’heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce » (p. 395). « L’heure de Dieu » annonce un changement de temporalité : aux jours, marches et siègens qui scandaient les campagnes succède un kairos spirituel. Le temps de l’histoire cède à celui de la grâce, et au travail de la conversion.

Il fallait à Bossuet éviter deux écueils, comme l’a montré Mette Birkedal Bruun, ou plutôt deux légendes symétriques : le libertin soudainement converti au moment de sa mort, et, inversement, la continuité dévote d’un chrétien toujours fidèle à la loi de Dieu. Précédant la maladie, cette conversion revêt tous les traits topiques attendus : à Pâques 1685, Condé accomplit une retraite auprès du jésuite Étienne-Agard Deschamps. Il reçoit l’Eucharistie et fait pénitence du mauvais exemple qu’il a donné pendant sa vie. Le véritable héroïsme, le dépassement dont Condé doit désormais faire preuve est pour lui le plus difficile : le renoncement et l’humilité. Il lui faut passer des grandes actions aux « choses simples » (REF) : gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice, lire l’Écriture, pratiquer les devoirs du simple chrétien, au nom d’une égalité spirituelle qui lui ôte sa supériorité sociale. La grandeur chrétienne est une anti-épopée qui s’oppose point pour point au portrait des premières pages. C’est un nouvel ordre de valeur qui surgit :

  • le héros militaire était dans « l’histoire », et celle-ci devait transmettre le souvenir de Condé « aux siècles futurs ».

  • Désormais, l’histoire elle-même va s’effacer, et avec elle le souvenir de la gloire humaine : « Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines » (p. 397).

Un régime de postérité succède à un autre : à l’ordre historique, qui valorise l’honneur, le nom et la morale aristocratique fondée sur la renomméen, s’oppose un ordre eschatologique : livres et empires disparaissent, le souvenir des hommes s’abolit, au profit d’une autre immortalité, hors du temps lui-même.

B. « Venez apprendre à mourir » : Condé, mort en héros

Au fond, quelle pire mort, pour un vaillant capitaine, que de périr dans son lit tout chargé d’ans ? C’est le dernier paradoxe et le dernier défi que Bossuet doit encore affronter, en montrant que Condé est plus glorieux décédant à Chantilly entre les bras des siens que s’il eût été transpercé par les balles lors de la traversée du Rhin. L’appel aux « chrétiens », sommés de faire leur apprentissage de la mort, est à interpréter par rapport à une notion qui nous est aujourd’hui bien étrangère, mais qui était essentielle dans la société chrétienne du XVIIe siècle, celle du bien mourir.

– « la grâce de bien mourir » (p. 391) : une bonne mort…

L’Oraison funèbre du prince de Condé exploite jusqu’aux cette tradition des artes moriendi. La mort du prince occupe une place sans proportion avec celle des trépas des autres oraisons, et surtout, le lit de mort fait converger les différents portraités élaborés précédemment : le guerrier, le rebelle pardonné, le père de famille, le sujet fidèle et le pénitent chrétien.

Tous les signes conventionnels de la bonne mort sont présents :

  • la tranquillité face au trépas, la « sentence » reçue avec courage (p. 399)

  • l’humble confession (p. 401)

  • le viatique reçu avec foi (p. 401)

  • les prières des agonisants et les rituels (baisers au crucifix)

  • le soin des domestiques (p. 402)

  • la bénédiction des enfants (p. 403)

  • les dernières paroles (p. 404)

  • la profession de foi (« Je n’ai jamais douté […] des mystères de la religion, quoi qu’on ait dit. », p. 398), renforcée par la situation du royaume peu après la Révocation de l’édit de Nantes : l’allusion à l’actualité manifeste en creux que Condé est mort non seulement en bon chrétien, mais en bon catholique.

  • la vision béatifique : « nous verrons Dieu comme il est, face à face » (p. 407).

L’oraison se fait une nouvelle fois apocalypse : elle nous révèle la vérité pieuse de Condé sous le masque de l’impie. Réconcilié avec la monarchie, Condé l’est désormais aussi avec Dieu : l’abandon confiant à la miséricorde divine répond à l’amnistie royale. L’image du conquérant est abandonnée, ne subsiste que celle du chrétien mourant, « plus triomphant qu’à Fribourg et à Rocroy » (p. 409).

Le récit revêt une dimension hagiographique, que confirme le refus du spectaculaire, le retrait dans l’invisible où évolue désormais le prince converti et mourant : à l’ostentation chevaleresque succède l’humble piété, « un Prince si exposé à tout l’univers ne donne rien aux spectateurs » (p. 401). C’est en refusant le théâtre que la scène devient la plus exemplaire : il repousse les « pompeuses sentences » (p. 401). La gloire militaire ne donnera pas à Condé l’immortalité dont il pouvait rêver, car les Empires un jour seront abolis ; c’est la bonne mort, dans sa discrétion même, qui, anti-épique, dépourvue de visibilité, constitue pourtant l’acte héroïque ultime, sauve le héros, et permet même rétrospectivement de sauver sa mémoire. Nul doute que Dieu accorda à son favori la « grâce de bien mourir » qu’il suppliait humblement de recevoir (p. 391)

–… qui reste unebellemort

Peut-on conclure que, dans la dernière partie du discours, Bossuet finit par réprouver la gloire humaine qu’il avait « poussé à bout » et sauvé dans la première partie de l’oraison ? Les succès prodigieux de Condé sont-il finalement renvoyés à leur néant à la faveur d’une bonne mort qui les discrédite au regard de l’éternité ? Les choses apparaissent bien plus complexes et plus nuancées. En réalité, dans sa scène mortuaire, Bossuet continue de faire cohabiter deux idéaux a priori peu compatibles :

  • la « bonne mort » chrétienne, fondée sur l’humilité, la pénitence et la grâce.

  • et la « belle mort » héroïque, héritée à la fois du stoïcisme et de la morale chevaleresque aristocratique

Le prince conserve devant la mort la fermeté qu’il manifestait sur les champs de bataille : on y retrouve le langage militaire. La maladie est un « dernier choc » ; Condé reçoit la nouvelle de sa mort avec le calme tranquille qu’il avait montré face aux Espagnos ; il donne ses derniers ordres, règle ses affaires, ordonne encore ce qui dépend de lui. Il convertit l’énergie qu’il mettait à commander les armées à se gouverner lui-même. Sa valeur toutefois ne réside plus désormais dans la victoire sur ses adversaires, mais dans son triomphe sur son propre orgueil : s’il est encore et plus que jamais soldat, c’est un soldat de Dieu, et son régiment, c’est l’Église militante. Anne Régent-Susini a bien montré cette tension entre impassibilité héroïque et ferveur pénitentielle dans les oraisons funèbres du XVIIe siècle, et on la retrouve tout particulièrement dans cette oraison quasi-testamentaire.

La fin de Condé constitue donc bien, avant tout, une « scène de véridiction »  : son but n’est pas seulement de nous offrir le modèle d’une conversion réussie, mais de garantir que l’héroïsme de Condé était effectivement béni par Dieu. Condé ni Bossuet n’ont à renier la théorie de succès militaires qui ont fait la gloire de Condé : la mort du prince prouve, a posteriori, qu’il n’était pas seulement l’instrument aveugle de Dieu et comme son fléau, mais que Dieu bénissait ses triomphes.

C. « Je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface » (p. 409) : monument, mémoire, testament

– Un monument livré au public

La péroraison rend l’ensemble de l’oraison intelligible, avec ses apostrophes, ses impératifs et ses brusques redistributions énonciatives relevés par Stéphane Macé. Dans Condé, la voix du prédicateur tonne et appelle : « Venez, peuples, venez maintenant ; mais venez plutôt, princes et seigneurs » (p. 407). Au terme d’une oraison fondée sur le principe d’une dynamique, c’est toute l’assemblée qui se retrouve mise en mouvement. Les différentes parties de l’auditoire s’y succèdent : peuples, juges de la terre, clergé, princes, guerriers, et les amis, parmi lesquels Bossuet lui-même. C’est le public, désormais, qui s’emparera de la mémoire de Condé et devra en faire un souvenir utile et non le ressassement complaisant d’une perte : « que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d’exemple » (p. 409).

– Un théâtre de mort

Désignant, dans ce théâtre de mort qu’est devenue Notre-Dame, les signes funèbres qui l’entourent, tentures, armoiries, titres et inscriptions visant à la glorification du défunt, Bossuet ne voit que du vide, « le magnifique témoignage de notre néant » (p. 410), souligné par une antithèse qui confine à l’oxymore, « magnifique/néant ». On voit ici, comme l’ont montré Pierre Lyraud et Anne Régent-Susini, combien l’espace monumental fournit à l’oraison une sorte de preuve extrinsèque, que le prédicateur peut récupérer et retraduire : ce décor qui semblait convenir à la grandeur du mort et lui promettre l’immortalité due à sa gloire, devient au contraire, à la faveur de la péroraison, la garantie de sa disparition en tant que conquérant militaire : les signes de mémoire ne confèrent que cette « triste immortalité que nous donnons aux héros ». L’héroïsme n’a de sens que si les « âmes guerrières » mettent leur épée au double service de Dieu et du roi : « Avec le roi de la terre il faut encore servir le Roi du ciel » (p. 409). La grandeur militaire n’est pas abolie par la bonne mot de Condé : l’énergie du prince est louable, si elle est mise au service de finalités légitimes.

– Soldat du roi, soldat de Dieu : une translation métaphorique et unefigure

Le discours s’achève par l’opération de sélection la plus radicale de toute l’oraison : Bossuet s’adresse à Condé mort, pour affirmer que la seule image qu’il veut retenir est celle de celui qui franchissait les portes de l’éternité : « non point avec cette audace qui promettait la victoire », mais les « traits immortels », c’est-à-dire l’image du dernier jour, Condé dépouillé de son audace, sous la main de Dieu, abandonné à la foi, sans que le lexique guerrier disparaisse « C’est là que je vous verrai plus triomphant qu’à Fribourg et à Rocroy » (p. 409). Toute l’oraison débouche en réalité sur une translation métaphorique. Les mots de l’héroïsme guerrier (combat, bataille, victoire) ne sont pas niés, ils passent dans l’ordre de Dieu. La citation de la première épître de Jean scelle ce transfert : « La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c’est notre foi » (p. 409). Les succès militaires n’étaient au fond que des figures de la victoire ultime, comme Alexandre était une figure de Condé.

La péroraison manifeste la structure circulaire de l’oraison : Gédéon, dès le thème, associait le courage du guerrier au soutien divin : « Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes ». La conclusion vient in fine révéler le sens de cette victoire.

– Le sublime du silence

La fin de la péroraison prend des allures d’un testament oratoire. « Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. » Bossuet, au terme de la dernière oraison publiée, âgé de 60 ans, annonce un renoncement : il va cesser désormais de célébrer les morts, pour apprendre à mourir, et réserver à ses fidèles « les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint » (p. 409). L’éloquence funèbre s’achève alors qu’elle atteint un sommet insurpassable.

Il serait toutefois réducteur de ne lire dans cette conclusion qu’un désaveu de la parole. Bossuet, en réalité, conduit jusqu’à son terme la logique qu’il avait annnoncée dès l’exorde : « Poussons donc à bout ». Après avoir déployé toutes les ressources de son éloguence pour porter Condé jusqu’au sublime, avant de montrer que mourir dans son lit pouvait être plus digne d’un vrai brave que de périr au champ d’honneur, Bossuet « pousse » la parole au terme de sa puissance avant de découvrir un silence qui la dépasse. La dernière victoire de Condé, celle qu’il remporte sur lui-même (« Jouissez, Prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement », p. 409) excède les capacités de la représentation et de l’hypotypose : Bossuet ne nous la décrira ni ne nous la montrera. La scène de l’éternité se dérobe au spectaculaires. Le verset emprunté à saint Jean (« La véritable victoire […] c’est notre foi ») marque le point où l’éloquence s’incline devant une réalité qu’aucun discours n’est en mesure d’épuiser. Le finale tient de l’apophatique, non sans doute au sens strict de théologie négative, mais au sens de reconnaissance, au sein même du discours, de l’insuffisance de toute représentation humaine devant le mystère divin. L’éloquence n’est pas rejetée : elle cède devant un silence plus haut que la parole, où elle réalise son dernier accomplissement. À l’énergie du héros répondait l’enargeia de l’orateur ; à la victoire du chrétien répond la capacité de la rhétorique à s’oblitérer devant une vérité supérieure. Ce silence n’a rien d’un renoncement, encore moins d’une résignation : c’est au contraire une victoire ultime contre l’idolâtrie, c’est-à-dire la tentation de faire de l’éloquence une fin en soi.

La relation de prédication s’inverse alors : Bossuet se range auprès du public pour recevoir du défunt la suprême leçon. De prédicateur, il devient auditeur et écoute, dans le silence de la cathédrale, le silence éloquent d’un trépassé. Reste une parole, celle du sermon, vouée désormais à nourrir le troupeau de la « parole de vie ». La prédication n’est pas abolie, mais retrouve sa finalité essentielle.

A la dernière victoire de Condé répond une ultime victoire de Bossuet. Tous deux atteignent le comble de leur grandeur lorsqu’ils acceptent de s’en déposséder.

Conclusion. L’ultime parallèle : Condé vs Bossuet, deux formes du sublime

Le tour de force réalisé Bossuet est exceptionnel, et pour ainsi dire héroïque : pour son oraison-testament, Bossuet parvient à célébrer chrétiennement un héros guerrier sans le faire passer pour un saint, et sans le dépouiller de son héroïsme qui fait l’essentiel de son identité. Ce qui surprend dans l’oraison de Condé, c’est la fascination que Bossuet nous fait éprouver pour la grandeur de Monsieur le Prince. Le discours se caractérise par son souffle épique un héroïsme héritier de Corneille. « Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort ? » (p. 373-374) Le rythme, le mouvement et l’apostrophe métamorphosent le capitaine en nouveau Rodrigue, en nouveau Curiace, ou mieux en nouveau Nicomède, puisque c’est sous ses traits qu’il avait plu à Corneille de le dépeindre. Comme le dramaturge, Bossuet nous donne à contempler « la fermeté des grands cœurs, qui n’excite que de l’admiration dans l’âme du spectateur » (Examen de Nicomède, 1660). Condé excède les possibilités humaines, les batailles se changent en spectacles, les capitaines deviennent des héros, et les victoires, des prodiges. L’admiration, chez Bossuet comme chez Corneille, constitue le ressort pathétique d’une éloquence qui communique à l’auditeur quelque chose de l’enthousiasme suscité par Condé. La leçon chrétienne ne fait pas disparaître cet héroïsme : elle le porte à un point d’incandescance – Condé est aussi un nouveau Polyeucte. Ce n’est qu’après avoir célébré dans toute leur splendeur les exploits militaires que la victoire spirituelle peut réellement triompher. La foi ne détruit pas le sublime épique : elle le dépasse et l’accomplit. Le dernier parallèle, jamais formulé explicitement, est pourtant le plus central : c’est celui, à la fin de l’oraison, du héros et de l’orateur. Le prédicateur, dans l’ordre de la parole, retient quelque chose de l’énergie conquérante si admirable chez Condé, comme lui, il emporte les obstacles, mais comme lui, il renonce à son art au profit d’un silence plus haut, de l’ordre du mystère sublime. L’oraison nous fait assister à deux victoires parallèles et paradoxales : le guerrier mort dans son lit et l’orateur renonçant au discours.

Repères critiques essentiels

  • Jacques Truchet, La Prédication de Bossuet ; Bossuet panégyriste ; et « La Fronde trente-cinq ans après : les oraisons funèbres d’Anne de Gonzague, de Le Tellier et de Condé par Bossuet ».

  • Emmanuel Bury, « Panégyriques et oraisons funèbres », dans Gérard Ferreyrolles, Béatrice Guion et Jean-Louis Quantin, avec Emmanuel Bury, Bossuet.

  • Sophie Hache, « Le style de l’histoire dans l’Oraison funèbre de Condé de Bossuet », Dix-septième siècle, no 245, 2009, p. 703-716.

  • Anne Régent-Susini, Bossuet et la rhétorique de l’autorité.

  • Laurent Susini, « Ipsum audite : la parole de Dieu dans les œuvres oratoires de Bossuet ».

  • Pierre Lyraud et Anne Régent-Susini, « Les oraisons funèbres de Bossuet. Complexités d’un genre-fantôme », Revue Bossuet, no 17, 2026.

  • Sophie Hache, « Comme un autre Abraham. La comparaison dans les oraisons funèbres de Bossuet », Revue Bossuet, no 17, 2026, p. 47-63.

  • Stéphane Macé, « Quelques aspects de la péroraison dans les oraisons funèbres de Bossuet », Revue Bossuet, no 17, 2026, p. 65-79.

  • Pierre Lyraud, « Les liaisons heureuses. Rhétorique des citations bibliques dans les oraisons funèbres de Bossuet », Revue Bossuet, no 17, 2026, p. 81 sq.

  • Yohann Deguin, « Horizons familiaux des oraisons funèbres », Revue Bossuet, no 17, 2026, p. 103-114.

  • Jean-Louis Quantin, « Comment en parler ? La Fronde dans les oraisons funèbres de l’âge classique », Revue Bossuet, no 17, 2026, p. 141-159.

  • Damien Chantrenne, « Des projets inédits concernant les pompes funèbres du Grand Condé par Pierre Paul Sevin (1687) », Histoire de l’art, no 54, 2004, p. 59-72.

  • Mette Birkedal Bruun, étude sur Condé, Chantilly et les pratiques de retraite, particulièrement utile pour le dossier de la conversion de 1685.

Bataille de Rocroi. Illustration de Maurice Leloir extraite de Le Roy Soleil de Gustave Toudouze, paru en 1904
Bataille de Rocroi. Illustration de Maurice Leloir extraite de Le Roy Soleil de Gustave Toudouze, paru en 1904

Notes

  1. Voir Béatrice Brottier, « La représentation du genre de la poésie d’éloge dans le recueil Barbin », Pratiques et formes littéraires, no 16, 2019.

    ↩
  2. Victor Cousin fera de cette identification une clef majeure de lecture du roman : « Qu’est-ce en effet que Cyrus sinon Condé lui-même ? »

    ↩
  3. Marianne Cojannot-Le Blanc, « Il avoit fort dans le cœur son Alexandre… », Dix-Septième Siècle, 251, 2011, p. 371-395.

    ↩
  4. voir la fiche consacrée à cette question par Joël Cornette : https://histoire-image.org/etudes/representation-louis-xiv

    ↩
  5. Stéphane Thion rapporte l’anecdote dans son livre The Battle of Fribourg 1644 : Enghien and Turenne at War, Helion & Company, 2024.

    ↩
  6. Mazarin était alors allié à l’Angleterre, de sorte que Turenne commandait 6 000 tuniques rouges de la New Model Army de Cromwell. Ceci est une autre histoire mais vous y songerez si vous visitez Leffrinckouke.

    ↩
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