"Les voies de la divine Providence" ? Volonté de Dieu et mystère du mal
Au seuil de ce billet, je songe à l’embarras de Philippe Sellier, mon maître : bien que chrétien, il éprouvait un scrupule à évoquer, après les catastrophes du XX e siècle, l’idée que le monde est entre les mains du gouvernement bienveillant du Très-Haut. C’était pourtant le sentiment aussi bien de Pascal que de Bossuet, et il s’agit d’en comprendre les raisons. Bossuet ne vivait pas dans une époque plus radieuse que la nôtre, et néanmoins, sa foi dans la Providence transparaît à chaque page des oraisons. C’est ce point essentiel que nous allons tenter de comprendre. « Cette cruelle ennemie » (p. 10) Au cœur des oraisons funèbres, la mort. Faut-il s’effrayer du trépas ? Pas forcément. Après tout, la mort n’est-elle pas inscrite dans l’ordre des choses ? Déja Aristote considérait que la disparition faisait partie du cours de la nature. Il estimait que tout ce qui vit sous la lune est soumis au cycle universel de la génération, de la corruption – et que tout doit finir par périr : « Περὶ δὲ γενέσεως καὶ φθορᾶς τῶν φύσει γινομένων καὶ φθειρομένων », « Quant à la génération et à la corruption des êtres qui naturellement naissent et périssent … » . Lucrèce, de même, voyait la dissolution du corps et de l’âme comme le terme ultime de l’existence : « Ergo dissolui quoque convenit omnem animal / naturam, ceu fumus, in altas aëris auras », « Il faut donc que toute la nature de l’âme se dissolve elle aussi, comme une fumée, dans les hautes régions de l’air. » . Beaucoup plus près de Bossuet, Montaigne tendait aussi à neutraliser la mort : le maire de Bordeaux se dépeint « nonchalant d’elle » et précise que « Vostre mort est une des pièces de l’ordre de l’univers. C’est une pièce de la vie du monde ». Il renchérit dans Essais , III, 13 : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant. » Aujourd’hui, tout un imaginaire écologique, mâtiné parfois d’influences extrême-orientales plus ou moins bien comprises, tend à réinscrire la mort dans ce cycle du…
Lire la suiteProlégomènes
Le texte au programme présente une particularité : par certains aspects, il constitue une œuvre cohérente, avec une certaine unité qui autorise la démarche éditoriale de Truchet : réunir dix discours dans un seul volume intitulé Oraisons funèbres . Mais d’un autre point de vue, ces oraisons possèdent un statut si disparate qu’on peut, en sens inverse, considérer que chaque discours est distinct des autres et leur est, d’une certaine manière, irréductible. Nous reviendrons dans un billet ultérieur sur la question de l’unité du volume à étudier. Cette situation, qui est loin d’être inédite dans les programmes d’Agrégation, entraîne une conséquence : elle autorise deux approches possibles du texte, plus complémentaires qu’exclusives. Reconstruire l’« architexte » : l’atelier des oraisons La première approche consiste à entrer dans l’atelier des oraisons, afin d’y retrouver les secrets de fabrication des discours. Cette méthode implique de considérer le corpus transversalement afin de dégager les propriétés communes des textes : elle tend à retrouver quelque chose comme une poétique générale de l’oraison funèbre bossuétiste , voire un « architexte », dirait Genette, qui permettrait de définir les règles, les contraintes et les grandes opérations auxquelles obéissent les dix discours. Cette lecture est indispensable à la préparation de la dissertation : pour pouvoir réfléchir à « la mort », à « la Providence », à « l’éloge », à « l’autorité » ou à « l’histoire » dans l’ensemble du programme, il faut disposer d’une représentation synthétique du corpus et être capable d’en faire apparaître les récurrences, les thèmes structurants, les formes générales. Cette étude peut être conduite selon deux perspectives complémentaires, l’une diachronique , l’autre synchronique . L’approche diachronique : situer l’oraison dans une histoire des genres Une première manière de comprendre l’oraison funèbre consiste à la replacer dans la longue histoire des discours sur les morts . Il faut…
Lire la suiteCette nuit d'énigmes. Nicolas Cornet
Voir la vidéo sur YouTube L'essentiel en vidéo A retenir Comment faire l’éloge de l’homme par qui le scandale est arrivé ? Les chrétiens n’aiment pas l’homme des scandale, condamné par Matthieu 18 :7 et Luc 17 :1. Or, Cornet fut précisément l’homme par qui le scandale est arrivé. En 1649, il était syndic de Sorbonne, c’est-à-dire l’équivalent de ce qu’on appelle aujourd’hui dans nos universités modernes le « référent de l’intégrité scientifique ». Et en tant syndic, il exposa sept propositions tirées des thèses de doctorat des étudiants, en suggérant qu’elles étaient hérétiques. Cette décision suscita une polémique d’une virulence telle que l’Église de France menaçait de vaciller sur ses bases, divisant tout le clergé, du haut en bas, des évêques aux curés de Paris – ce fut la fameuse « crise janséniste » Donc une fois de plus, la tâche de Bossuet n’a rien de simple : l’éloge de Cornet devra le disculper de toute responsabilité dans le déclenchement de ce qui fut bien plus qu’un simple scandale. Cornet deviendra dans sa bouche un modèle d’humilité et de discernement, capable d’entrevoir modestement la lumière dans un monde voué aux ténèbres. 1. Une oraison antijanséniste Cette oraison, prononcée six mois après celle de Bourgoing, fait diptyque avec la précédente : elle vise les jansénistes, en évitant de tomber dans un traité théologique qui serait à la fois hors de saison et risqué. Bossuet prend parti contre les « nouveaux docteurs », mais il prend garde d’éviter une violence polémique qui serait hors de propos ; il préfère envisager un horizon de paix après des débats qui lui semblent relégués dans le passé. Il prétend occuper une position de juste milieu entre des extrêmes, laxisme et rigorisme, mais cette position est construite rhétoriquement. L’équilibre est vite dissymétrique : les laxistes disparaissent et la critique se concentre sur les jansénistes, que Bossuet accuse d’avoir porté trop loin des principes dont il reconnaît la légitimité. 2. Discernement…
Lire la suiteHenriette-Marie . Le trône et la croix
Voir la vidéo sur YouTube Oraison funèbre d'Henriette-Marie - présentation L’essentiel A. Une double ambition L’oraison d’Henriette-Marie est une « entreprise difficile », confesse Bossuet, et effectivement le défi était de taille. Comment prononcer l’éloge d’une reine déchue, qui a perdu son royaume, et dont beaucoup, dans son pays d’adoption, considèrent qu’elle a provoqué ce désastre ? Comment Dieu a-t-il permis l’effondrement d’une grande monarchie d’Europe, alors qu’elle était gouvernée par un couple royal juste et vertueux ? Pourquoi a-t-il permis qu’un usurpateur diabolique, Cromwell s’empare du pouvoir ? Prononcer l’éloge d’Henriette-Marie revient donc à faire deux choses : 1. Au plan politique, il s’agit d’exonérer Henriette-Marie de toute responsabilité dans le désastre qu’a connu l’Angleterre : la guerre civile (1640-1649), la mort du roi Charles Ier, Stuart, son mari, et l’effondrement de la monarchie anglaise. Finalement, Charles II, fils de Charles Ier et d’dHenriette-Marie, monta sur le trône de son père en 1660, mais son règne reste fragile. L’éloge d’Henriette-Marie, figure controversée dans son pays d’adoption, revêt donc une importance essentielle au moment où la France négocie secrètement avec le nouveau roi Stuart. Bossuet va donc organiser son portrait encomiastique autour de quelques grands axes destinés à idéaliser la reine : la princesse digne de sa haute naissance ; la bonne épouse et la bonne veuve ; la grande reine, à l’image d’Esther ; la chrétienne et la sainte ; mais aussi, de façon plus inattendue, l’aventurière intrépide et romanesque, déployant une agentivité tout azimuts au service de son mari et de la cause de la justice. 2. Au plan métaphysique, Bossuet affronte un des mystères les plus profonds du christianisme, celui du mal : comment expliquer, dans l’histoire, le triomphe du mal, la justice bafouée, la vertu foulée aux pieds, et le triomphe de la tyrannie ? Pourquoi Dieu permet-il la victoire des criminels et des dictateurs ?…
Lire la suitePistes bibliographiques
Le calendrier de l’Agrégation interdit de proposer à ce stade une bibliographie trop gigantesque Il est surtout essentiel de lire de près les oraisons et de s’arrêter à chaque difficulté ou chaque allusion pour chercher des précisions – les notes de Truchet sont notoirement insuffisantes. Voici néanmoins quelques conseils de lecture, par ordre de priorité. Gérard Ferreyrolles, Béatrice Guion, Jean-Louis Quantin, avec la collaboration d’Emmanuel Bury, Bossuet , Paris, PUPS, 2008. L’ouvrage fournit un socle général sur la religion, l’histoire, la politique, la prédication. C’est le premier ouvrage à lire en complément des introductions de Truchet. Il est *disponible gratuitement* sur le site des PUPS (il suffit de créer un compte sur le site) Revue Bossuet , n 17, 2026, dossier « Les oraisons funèbres de Bossuet », dir. Pierre Lyraud et Anne Régent-Susini. On y trouve des articles essentiels de Sophie Hache, Stéphane Macé, Pierre Lyraud, Yohann Deguin, Jean-Philippe Grosperrin et Jean-Louis Quantin. L’ouvrage est disponible en numérique, mais malheureusement pas en accès libre . Anne Régent-Susini, Le Marbre et la Cendre , dont nous attendons avec impatience la publication imminente : il s’agit d’une étude de l’ensemble du corpus des oraisons funèbres du XVII e siècle, issue de l’essai d’habilitation de l’autrice. Les principaux ouvrages plus imposants Anne Régent-Susini, Bossuet et la rhétorique de l’autorité , Paris, Champion, 2011. Jacques Truchet, La Prédication de Bossuet. Étude des thèmes , Paris, Cerf, 1960, 2 vol. Truchet passe en revue la grande cartographie doctrinale (mort, grâce, Providence, péché, passions, ministère, etc.) Jacques Truchet, Politique de Bossuet , Paris, Armand Colin, 1966, auquel nous nous référerons beaucoup dans le cours (les princes, l’État, la souveraineté, l’histoire et les causalités politiques). Un petit noyau d’articles Anne Régent-Susini, « « Mêler mille personnages divers, faire le docteur et le prophète » : l’ethos bossuétiste…
Lire la suiteUn Dieu, un Christ, un évêque. Oraison du père Bourgoing
Voir la vidéo sur YouTube L'essentiel en vidéo A RETENIR Cette oraison est l’une des plus difficiles de notre programme. Pourquoi ? 1. parce qu’elle était destinée à un public précis, dans des circonstances précises : une succession difficile à la tête d’une congrégation, l’Oratoire, d’une très grande importance intellectuelle et religieuse dans l’Église de France, et profondément divisée entre jansénistes et anti-jansénistes. Ce contexte entraîne des conséquences directes sur l’oraison : en particulier l’insistance (dans le second point) sur la notion d’unité, dont Bossuet éclaire l’importance à la lumière d’une pensée ecclésiologique influencée par l’héritage évangélique (Jean 17) et patristique (Cyprien de Carthage en particulier) mais aussi l’insistance sur l’obéissance et la soumission : il faut « faire taire ces noms de partis ». parce que le public était composé de théologiens de haute volée, et que, face à ce public exigeant, l’oraison mobilise une culture chrétienne, patristique et spirituelle de grande qualité, et de très haute tenue, mais qui nous est devenue très étrangère. Non seulement la Bible et saint Augustin orientent le discours, mais aussi la pensée complexe du pseudo-Denys l’Aréopagite sur les hiérarchies célestes, essentielle dans le milieu de l’Oratoire. 2. parce que Bossuet s’inscrit dans un esprit qui est celui de l’Oratoire, marqué par l’héritage de Bérulle et ce que Bremond appelle « l’École française de spiritualité ». L’École française accordait une importance cruciale au clergé séculier, aussi, dans ce contexte, Bossuet se trouve-t-il amené à proposer une définition très ambitieuse du prêtre et des devoirs et charges qui incombent au sacerdoce. Cette oraison, bien que greffée dans un contexte spirituel et institutionnel, présente aussi un intérêt littéraire immédiat dans le cadre de l’Agrégation : 1. Par son style particulier et son écriture : on y retrouve bien sûr toute la maîtrise de l’éloquence classique qu’on n’avait pas vu à ce…
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