Prêcher pour les vivants. Les oraisons funèbres de Bossuet

Mais que dirons-nous de Bossuet comme orateur ? à qui le comparerons-nous ? et quels discours de Cicéron et de Démosthène ne s’éclipsent point devant ses Oraisons funèbres ? C’est pour l’orateur chrétien que ces paroles d’un roi semblent avoir été écrites : L’or et les perles sont assez communs, mais les lèvres savantes sont un vase rare et sans prix. Sans cesse occupé du tombeau, et comme penché sur les gouffres d’une autre vie, Bossuet aime à laisser tomber de sa bouche ces grands mots de temps et de mort, qui retentissent dans les abîmes silencieux de l’éternité. Il se plonge, il se noie dans des tristesses incroyables, dans d’inconcevables douleurs. Les cœurs, après plus d’un siècle, retentissent encore du fameux cri : Madame se meurt, Madame est morte ! 1.

Le célèbre jugement de Chateaubriend témoigne de la place exceptionnelle prise par les Oraisons funèbres dans l’histoire littéraire. Elles sont devenues l’un des centres symboliques de l’œuvre de Bossuet, au point que l’éclat de formules comme « Madame se meurt, Madame est morte ! » a durablement fixé l’image du prédicateur – Éric Tourrette voit dans cette asyndète toujours citée « l’archétype du cliché ». 2 .

Ces oraisons si renommées sont pourtant peu nombreuses : dix textes sont conservés, parmi lesquels six seulement sont des œuvres réellement abouties et publiées. Le corpus est mince, mais à force d’anthologies, de manuels scolaires et de citations, ces oraisons ont contribué à identifier Bossuet à une éloquence funèbre, sombre et majestueuse, comme si l’« Aigle de Meaux » avait consacré l’essentiel de son génie à faire résonner la mort à la face des puissants. En réalité, cette image d’un Bossuet continuellement « occupé du tombeau » est en grande partie une construction de la postérité, à commencer par Chateaubriand 3 . La mort ne fait pas chez Bossuet l’objet une fascination permanente, encore moins d’une complaisance morbide ; elle est plutôt un instrument de désillusion et, dans la perspective pastorale, une école de vie chrétienne – un moyen, parmi d’autres, d’ instruire les hommes de ce qu’ils sont 4 . En fait, les discours explicitement consacrés à la mort sont peu nombreux dans l’ensemble de l’œuvre de Bossuet. Les oraisons funèbres elles-mêmes sont des exercices contraints et non le choix délibéré du prédicateur : ce sont des discours de circonstance, ou même, faudrait-il dire, des œuvres de commande, sollicitées par le pouvoir ou par les familles. Bossuet, écrivain prolifique par ailleurs, ne semble avoir éprouvé pour ces figures obligées aucune prédilection particulière 5 .

Et si, au fond, la mort n’était pas le principal sujet desOraisons funèbres? Mais alors, quel en serait le véritable intérêt ? C’est l’examen attentif du contexte de la prédication, mais aussi, au plan intratextuel, des jeux de l’énonciation, qui nous permettra de mettre en lumière les véritables enjeux des oraisons, au-delà de leur sujet funèbre : qui parle, au nom de quoi, à qui, dans quelles circonstances, et pour produire quel effet ou quel changement ?

OEuvre ou corpus ?

Les jurys d’Agrégation ne mettent pas systématiquement au programme des œuvres formant un tout cohérent. Cette année les textes sont plus disparates qu’il ne paraît à première vue. Le volume Folio ne doit pas faire illusion : malgré son apparente unité, nous avons affaire à un programme assez composite, tant par les destinataires des discours, que par leur chronologie, ou même par le statut auctorial des textes tel qu’ils nous sont parvenus.

On a conservé dix oraisons funèbres de Bossuet. Les quatre premiers textes appartiennent aux années de formation et d’ascension du prédicateur ; les six derniers, prononcés entre 1669 et 1687, forment le grand ensemble canonique. Les discours furent publiés, puis réunis en volume en 1689, par les soins de leur auteur. Le programme nous interdit d’isoler ce geste éditorial de Bossuet : nous aurons à tenir compte de l’ensemble de la trajectoire de l’orateur, y compris de textes qu’il n’aurait pas nécessairement aimé voir passer à la postérité, et dont l’état d’achèvement est douteux. L’oraison du prince de Condé, où chaque virgule a été pesée, ne saurait être lue avec le même œil que celle de Bourgoing ou de Nicolas Cornet, cette dernière étant particulièrement incertaine du fait des aléas de la transmission de ce texte.

Deux textes sont attestés mais perdus : un Éloge funèbre d’Anne d’Autriche, prononcé le 18 janvier 1667, lors d’un service anniversaire à Saint-Germain : et une oraison pour Marie-Constance du Blé d’Uxelles, abbesse de Faremoutiers, en 1686. Il faut donc distinguer le corpus matériel des dix textes parvenus jusqu’à nous, dans un état de conversation inégale, et une pratique funèbre plus large, dont au moins douze occasions sont documentées.

Les oraisons funèbres dans la carrière de Bossuet

Jacques-Bénigne Bossuet naît à Dijon le 27 septembre 1627, dans une famille de magistrats. Formé d’abord chez les jésuites de Dijon, puis au collège de Navarre à Paris, il est ordonné prêtre le 16 mars 1652 et reçu docteur en théologie le 16 mai suivant. Il gagne ensuite Metz, où son ministère conjugue prédication, controverse avec les protestants (qui l’occupera toute sa vie) et responsabilités ecclésiastiques. C’est à Metz qu’il prononce, en décembre 1655, sa première oraison funèbre connue, celle de Yolande de Monterby. 6 .

Ce premier texte est déjà beaucoup moins « primitif » qu’une histoire téléologique de l’œuvre ne le laisserait croire. Il conviendra de se garder de voir dans l’oraison destiné à Yolande une maladroite préfiguration des six grandes oraisons de cour. La situation est différente : abbesse cistercienne du Petit-Clairvaux à Metz, morte à près de quatre-vingt-dix ans, Yolande donne lieu à un discours communautaire, religieux, presque expérimental dans sa réflexion, très riche théologiquement, sur le temps humain. Bossuet y définit déjà le ministère funèbre contre la simple pompe encomiastique : l’Église ouvre la bouche du prédicateur pour faire regarder aux vivants leur propre condition. L’enjeu ne consiste pas à magnifier une carrière mondaine mais à convertir la longue durée d’une vie en valeur spirituelle : la question n’est pas combien de temps l’on a vécu, mais ce que l’on a fait du temps.

Trois ans plus tard, à l’automne 1658, Bossuet prononce à Saint-Maximin de Metz l’oraison d’Henri de Gournay, appelé « Gornay » dans la tradition éditoriale. Là encore, il convient de prendre quelques distances avec plusieurs simplifications anciennes : le défunt est un personnage du patriciat et de la noblesse messine, engagé dans la vie militaire, diplomatique et civique ; le document que nous lisons n’est pas un discours achevé intégralement transcrit, mais un témoin de travail dont les dernières sections passent à l’état de canevas. Cette précaution philologique est importante pour l’ensemble du corpus : ce que Truchet appelle dans son édition « les Oraisons funèbres » de Bossuet rassemble des textes dont le statut d’autorité est extrêmement inégal.

Cette diversité s’accroît encore avec François Bourgoing et Nicolas Cornet. L’oraison du père Bourgoing, supérieur général de l’Oratoire, fut prononcée, selon les sources, le 4 ou le 20 décembre 1662. Le cadre n’est plus messin mais parisien et ecclésiastique : l’oraison a été prononcée dans l’église de l’Oratoire, rue Saint-Honoré à Paris, face à un public où les Oratoriens et les clercs occupent une place essentielle, et alors que la messe était célébrée par Antoine Godeau, évêque de Vence, et poète estimé. Surtout, le sujet même transforme le genre : la biographie du mort engendre une réflexion sur le sacerdoce, puis sur le gouvernement d’une congrégation, puis sur l’Église. L’individu n’est pas simplement loué ; sa personne devient un passage vers l’institution et la communauté, avant que le discours ne revienne de l’institution vers le corps et l’exemple du mort.

L’année suivante, le 27 juin 1663, l’oraison de Nicolas Cornet, prononcée dans la chapelle du collège de Navarre, engage encore un autre rapport de Bossuet au défunt et à sa propre histoire. Cornet avait été l’un de ses maîtres ; Bossuet se présente lui-même comme l’un des « fruits » de l’esprit que le docteur a cultivé. L’oraison touche à l’affaire des cinq propositions et aux conflits de la grâce ; elle est donc non seulement un hommage personnel, mais une intervention dans une crise doctrinale alors brûlante (les religieuses réfractaires de Port-Royal seront expulsées un an plus tard). Là encore, le texte que nous possédons doit être manipulé avec précaution : publié seulement en 1698 par un parent de Cornet, sans contrôle de Bossuet, il ne nous autorise pas à attribuer avec la même certitude chaque détail verbal à l’orateur de 1663.

Ces quatre premières oraisons (Yolande, Gournay, Bourgoing et Cornet) doivent faire l’objet d’une attention toute particulière de notre part. Elles sont sous-représentées dans le discours critique, rapidement mentionnées puis vite abandonnées au profit des six textes canoniques. Or, elles modifient profondément l’image du genre tel que l’a pratiqué Bossuet. Elles révèlent que l’oraison funèbre bossuétiste ne naît pas à la cour et n’a pas pour objet naturel les souverains. Elle a d’abord célébré une abbesse donnée pour sainte, un notable provincial, un supérieur de congrégation donné pour sage, et un docteur de la Sorbonne réputé pour sa science ; elle met chaque fois en jeu des types de grandeur, des institutions, des publics et des formes d’autorité différents.

La transformation décisive survient à la fin des années 1660. Bossuet, devenu l’un des grands prédicateurs de la cour après l’Avent de 1661 et le Carême du Louvre de 1662, est nommé à l’évêché de Condom en septembre 1669. Le 16 novembre de cette même année, il prononce à Chaillot l’oraison funèbre d’Henriette-Marie de France, reine d’Angleterre. Le 21 août 1670, il prononce à Saint-Denis celle de sa fille Henriette-Anne, morte dans la nuit du 29 au 30 juin à Saint-Cloud. Quelques jours plus tard, le 5 septembre 1670, il est nommé précepteur du Grand Dauphin ; il est consacré évêque de Condom le 21 septembre. Sa carrière passe à la vitesse supérieure.

La proximité chronologique est à la fois imprévisible (une mort est difficile à prévoir) et déterminante. Les deux grandes oraisons des Henriette se situent exactement au moment où Bossuet passe du statut de prédicateur prestigieux à celui d’un proche serviteur du pouvoir, chargé d’une fonction politique et pédagogique auprès de l’héritier du trône.

Puis le genre disparaît pratiquement de son activité pendant treize ans. La coupure qui sépare l’oraison d’Henriette-Anne en 1670 de celle de Marie-Thérèse en 1683 coïncide avec le préceptorat du Dauphin et avec une période où Bossuet compose ou prépare quelques-unes des œuvres qui rendront possible la lecture rétrospective des oraisons : c’est l’époque où il développe et précise sa réflexion sur l’histoire, sur la politique, sur l’autorité des Écritures et sur le gouvernement chrétien. Élu à l’Académie française en 1671, Bossuet reçoit dix ans plus tard l’évêché de Meaux le 2 mai 1681 ; il y exerce effectivement son ministère épiscopal et demeure évêque de Meaux jusqu’à sa mort, le 12 avril 1704.

Lorsqu’il revient à l’oraison funèbre, c’est donc un autre Bossuet qui parle : non plus seulement le brillant prédicateur de la cour, mais le prélat arrivé à maturité, ancien éducateur de l’héritier du royaume, auteur du Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même (1677), du Discours sur l’histoire universelle (1681), homme engagé dans les grandes affaires religieuses du règne. Il prononce l’oraison de Marie-Thérèse d’Autriche le 1er septembre 1683 à Saint-Denis ; celle d’Anne de Gonzague le 9 août 1685 chez les Carmélites du faubourg Saint-Jacques ; celle de Michel Le Tellier le 25 janvier 1686 à Saint-Gervais ; une oraison aujourd’hui perdue pour l’abbesse de Faremoutiers en 1686 ; enfin celle du Grand Condé le 10 mars 1687 à Notre-Dame de Paris. La notice originale de l’oraison de Le Tellier confirme par exemple non seulement la date et le lieu, mais la matérialité éditoriale de l’événement : l’impression chez un éditeur prestigieux, Sébastien Mabre-Cramoisy, les armoiries au titre, la vignette et le cul-de-lampe transforment la parole en monument imprimé.

L’histoire des oraisons dans la vie de Bossuet ne dessine donc pas une spécialisation progressive dans le genre. Elle se compose plutôt de trois moments profondément différents : les expériences messines et ecclésiastiques de 1655-1663 ; le sommet de la prédication de cour autour des deux Henriette, en 1669-1670 ; enfin la reprise épiscopale et politique des années 1683-1687. L’oraison est pour Bossuet une pratique discontinue, presque accidentelle. Elle revient à plusieurs étapes d’une carrière et chaque retour absorbe les fonctions nouvelles acquises par Bossuet.

La décision du jury de proposer l’ensemble des oraisons et non seulement les six plus célèbres nous donnera un autre regard sur ces discours que celui qui a longtemps prévalu dans les manuels. Le « corpus » cesse d’être simplement une galerie de princes, de reines et de ministres, pour accueillir des ecclésiastiques et des notables de province. Les grands thèmes généralement associés à la prédication s’y trouvent déplacés : la vanité des valeurs mondaine, du brillant de la cour, de la gloire mondaine s’oppose au « panégyrique » des gens d’église donnés comme saints et pieux, la dialectique de la grandeur et de la mort se trouvant compliquée dans le cas des gens d’Eglise qui n’ont, en principe, jamais perdu de vue le salut, la diversité des publics y est plus apparente. Et surtout, le sens politique de l’éloge y apparaît plus à découvert, en particulier la crise janséniste contemporains y apparaît vivement.

De la voix au livre

Il convient de prendre au sérieux une évidence qu’une longue tradition scolaire a presque effacée, et dont il sera sans doute difficile de tenir pleinement compte dans un contexte qui est celui de l’Agrégation : une oraison funèbre n’est pas d’abord un texte. Elle est d’abord un événement, défini par un lieu, une date, une heure même, une assemblée, une liturgie funéraire, une voix (celle du prédicateur), un mort, un catafalque, un décor, des cierges ; des tentures noires, les armoiries d’une grande famille, parfois même des peintures ou des sculptures éphémères ; mais aussi des rapports de rang entre les assistants, des gestes dont nous ne pouvons d’ailleurs pas toujours reconstruire exactement la nature. Nous ne savons même pas toujours quel prêtre a dit la messe au cours de laquelle Bossuet prononce son oraison. La parole de Bossuet n’existe pas hors de cet environnement : elle interpelle le public, elle désigne le décor, elle en interprète les éléments, tantôt elle s’appuie sur lui et lui répond, tantôt elle le contredit et en mine le spectaculaire. La recherche récente sur le « genre-fantôme » 7 rappelle précisément qu’une oraison est un acte institutionnel avant d’être un objet littéraire autonome.

Il faut ici éviter l’illusion rétrospective créée par le livre. Lire « Madame se meurt, Madame est morte » dans le silence d’un volume Folio ne restitue que médiocrement l’expérience vécue par les fidèles de la très haute société assistant aux funérailles le 21 août 1670 à Saint-Denis. Pour Henriette-Anne, l’environnement cérémoniel fut considérable : service pontifical, présence de la reine en tribune, mais aussi de Condé et d’autres grands. Plusieurs centaines de cierges étaient allumés, l’église est couverte de tentures et de figures allégoriques. Il faut tenir compte aussi de l’effet produit par le décalage de la langue : la voix de Bossuet résonne en français au sein d’un dispositif liturgique entièrement en latin, et de pompes accompagnées de musique. Cette matérialité fait partie des signes que l’orateur réinterprète, et qui nous reste en grande partie opaque. Nous ne saurions assez rendre hommage à Eugène Green d’avoir donné le Sermon sur la mort en déclamation baroque : sa prestation nous donne une idée, imparfaite sans doute, mais néanmoins précieuse de ce que put être celle de Bossuet au Louvre en 1662 8 .

Le passage à l’écriture et à l’impression, partiellement voulu par Bossuet, n’eut rien d’une opération éditoriale simple. Les situations varient énormément. Pour Henri de Gournay, nous disposons d’un autographe de travail partiellement rédigé et partiellement télégraphique : impossible, dès lors, d’assimiler le document à une sténographie de la parole effectivement entendue. Pour Yolande, la transmission passe par une histoire manuscrite compliquée et une publication très tardive. Pour Bourgoing, Bossuet ne publie ni ne révise lui-même le texte, qui paraît pour la première fois en 1778. Pour Cornet, la première publication de 1698 est une impression non contrôlée par Bossuet. À l’autre extrémité du corpus, les grandes oraisons de cour sont imprimées très tôt et bénéficient d’une mise en recueil préparée par l’auteur – mais ces versions imprimées ne correspondent pas nécessairement en tout point au discours réellement prononcé.

L’année 1689 constitue dès lors un moment fondateur. Bossuet rassemble les six grandes oraisons d’Henriette-Marie, Henriette-Anne, Marie-Thérèse, Anne de Gonzague, Michel Le Tellier et Condé. Ce geste transforme les discours en oeuvre. Les oraisons étaient auparavant des pièces singulières. Chacune répondait à une commande et à une cérémonie particulières ; réunies en volume, elles forment désormais une série, que le recueil invite à lire comme un tout, pour y chercher des échos, des symétries, des résonances.

Autrement dit, Bossuet, à la fin de sa carrière, participe lui-même à la transformation de ces monuments en l’honneur de défunts illustres en monument éditorial dont le prestige rejaillit sur lui-même, membre de l’Académie française. La voix se fixe sur la page, les auditeurs deviennent lecteurs, l’éphémère du deuil et de la performance liturgique s’immobilisent en livre destiné à durer. Cette métamorphose permet la réduction de l’oeuvre funèbre de Bossuet à une anthologie que magnifiera la canonisation scolaire dont témoigne aujourd’hui le programme d’Agrégation. C’est ainsi, de façon partiellement stratégique et calculée, qu’un genre à l’origine oral, et entièrement dépendant des circonstances de sa profération, est devenu l’un des lieux du canon littéraire français.

Il conviendra de tenir compte de ces différences entre les textes et du processus de monumentalisation entamé du vivant de l’aigle de Meaux. Nous possédons en réalité dix transmissions d’événements oratoires, dont le degré de proximité avec la parole prononcée n’est jamais assuré. Nos analyses, en particulier stylistiques, ne pourront faire l’économie de ces divergences et de ces incertitudes. Une ponctuation, une transition, une formulation même n’auront pas la même autorité dans une oraison publiée par Bossuet que dans une pièce transmise tardivement par une tradition dont l’autographe est perdu.

Il faut donc distinguer au moins quatre objets sous une seule expression : l’événement funèbre, la parole prononcée, le texte transmis et l’œuvre canonisée. Toute la richesse des Oraisons funèbres tient au passage entre ces quatre états.

Des oraisons de circonstance

Ce bref parcours suffit à montrer qu’il sera difficile, voire impossible, d’étudier ces discours indépendamment des personnages que Bossuet commémore, de ses destinataires et de ses commanditaires. L’oraison funèbre, nécessairement consacrée à un défunt, fait entrer l’histoire au cœur de la prédication. Non pas seulement de l’histoire ancienne ou biblique, mais l’actualité, ou pour mieux dire l’histoire immédiate, encore brûlante – l’Angleterre et l’Espagne, la crise janséniste, la Fronde, l’Edit de Fontainebleau.

  • Henriette-Marie donne à Bossuet l’occasion de parler de la révolution anglaise, de Charles Ier, de l’exil et de la Restauration.

  • Henriette-Anne conduit vers les rapports diplomatiques entre la France et l’Angleterre et vers une princesse qui fut effectivement une intermédiaire politique entre Louis XIV et Charles II.

  • Marie-Thérèse invite à retracer les liens complexes entre la France et l’Espagne.

  • Anne de Gonzague entraîne le discours au cœur de la Fronde, des retournements d’alliance et d’une conversion tardive.

  • Le Tellier appelle l’histoire du service monarchique, des conflits civils et religieux, du gouvernement.

  • Condé oblige enfin à raconter Rocroi, Fribourg, les campagnes, la Fronde, la rébellion, la réconciliation et la fin chrétienne du prince.

Lire les oraisons comme des méditations abstraites, développées à l’occasion de trépas qui seraient des prétextes à de purs exercices spirituels ou littéraires, risquerait de limiter singulièrement la portée des textes. La recherche la plus récente nous invite d’ailleurs à adopter un angle plus soucieux du contexte de la prédication. Le dossier de la Revue Bossuet paru en 2026, dirigé par Pierre Lyraud et Anne Régent-Susini et consacré aux « complexités d’un genre-fantôme », prolonge la journée de décembre 2025 qui proposait justement de considérer l’oraison non comme un simple ensemble de « beaux morceaux », mais comme un genre institutionnel, fortement contraint, qui articule toujours le singulier et le collectif : on célèbre un mort, mais en lui une famille, une Église, une dynastie, une institution ou une communauté politique ; on déplore une disparition, mais on travaille simultanément à produire de la continuité. Ce renouvellement critique 9 n’est pas périphérique : il déplace le centre de gravité du commentaire et de la grandeur stylistique, tels que pouvait les célébrer Chateaubriand, vers les opérations de mémoire, d’institution, de transmission et de reconfiguration qu’accomplit l’oraison.

C’est, vous l’aurez compris, cet aspect auquel nous nous attacherons tout particulièrement. Le récit historique et biographique n’est jamais chez Bossuet une archive innocente. L’oraison de Condé, par exemple 10 montre combien raconter revient déjà à disposer les faits, hiérarchiser les événements et argumenter pour démontrer. Le discours choisit ses dates, les met en cohérence, transforme certains épisodes en causes, d’autres en épreuves, et les silences même sur les épisodes les plus dérangeants servent à rendre lisible une existence, et à lui donner un sens, sous le regard de Dieu. L’oraison ne conserve pas une vie comme une chronique conserverait une série de faits ; elle produit une forme intelligible de la vie.

Nous ouvrions ce billet introductif sur la disproportion entre la relative marginalité des Oraisons dans l’oeuvre de Bossuet et l’importance prise par ce recueil au fil des siècles. Mais c’est justement parce que les oraisons ne sont pas l’un des grands massifs bossuétistes qu’elles constituent un lieu de condensation où se rencontrent différents visages de Bossuet :

  • le prédicateur, dont la mission est de travailler à l’instruction et à la conversion de son public

  • le théologien augustinien, qui oppose l’ordre de Dieu aux illusions de l’amour-propre

  • l’historien, qui ordonne les événements à une intelligibilité providentielle

  • l’homme de cour, qui parle devant les Grands, commandité par eux, et parfois sur délégation du roi

  • l’écrivain enfin, qui transforme une cérémonie éphémère en monument de prose.

C’est à l’étude de ces différentes facettes de l’art de Bossuet que sera consacré le présent carnet.

Notes

  1. Voir son article « Se mourir, être mort », Fabula / Les colloques, Trois comédies de Corneille , dir. Olivier Leplatre, Maxime Cartron, URL : http ://www.fabula.org/colloques/document13466.php .

    ↩
  2. Cécile Joulin, « La mort dans Le Carême du Louvre », Littératures classiques, 46, 2002, p. 171-198.

    ↩
  3. « Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes », Bossuet, « Sermon sur la mort », in Bossuet, Textes choisis et commentés par H. Bremond, texte établi par Henri Bremond, Plon-Nourrit, 1913, 1, p. 204.

    ↩
  4. « Il n’aimait pas naturellement ce dernier travail, qui est peu utile, quoiqu’il y répandît beaucoup d’édification », François Ledieu, Mémoires et journal sur la vie et les ouvrages de Bossuet, éd. abbé Guettée, Paris, Didier, 1856, t. I, p. 182.

    ↩
  5. La datation ancienne de 1656, longtemps reproduite, a été corrigée dès les recherches lorraines de J.-B. Kaiser et la critique actuelle retient 1655, mais il faut en revanche demeurer prudent sur le jour exact de la cérémonie.

    ↩
  6. Revue Bossuet, op, cit.

    ↩
  7. J.-B. Bossuet, « Sermon sur la mort », paru chez Alpha sous forme de CD, https://www.amazon.fr/Jacques-B%C3%A9nigne-Bossuet-Sermont-sur-mort/dp/B000083JWN . L’oeuvre est disponible également sur des plates-formes.

    ↩
  8. Voir en particulier la contribution de Yohann Deguin dans ce numéro

    ↩
  9. Sophie Hache, « Le style de l’histoire dans l’ ‘Oraison funèbre de Condé’ de Bossuet », in Dix-septième siècle, 245(4), p. 703-716, https ://doi.org/10.3917/dss.094.0703 .

    ↩
  10. Voir son article « Se mourir, être mort », Fabula / Les colloques, Trois comédies de Corneille , dir. Olivier Leplatre, Maxime Cartron, URL : http ://www.fabula.org/colloques/document13466.php .

    ↩