O mort, où est ta victoire? L'oraison chrétienne
L’avènement du christianisme n’invalide pas l’exercice de l’oraison funèbre : les familles continuent de rendre hommage à leurs défunts et à en célébrer la mémoire par des discours. Mais plusieurs déplacements majeurs s’opèrent en raison du nouvel horizon idéologique qui prévaut désormais. La christianisation n’ajoute pas simplement « la religion » comme une couche supplémentaire à une rhétorique profane qui serait par ailleurs demeurée intacte ; en réalité, le cadre chrétien introduit des contradictions nouvelles au sein du discours funèbre, liées au coeur même des enseignements du Christ. Ainsi, le principe de la louange devient problématique et suspect dès lors que toute gloire véritable doit être rapportée à Dieu 1 ; la douleur de la disparition est contredite par l’espérance de la Résurrection 2 ; la hiérarchie sociale demeure visible dans la cérémonie, mais elle se trouve désormais confrontée à l’affirmation d’une égalité des hommes devant la mort. Jésus a dit : « les premiers seront les derniers ». Comment, dès lors, louer la noblesse terrestre ? Comment s’abandonner aux larmes de la lamentation lorsque le mort chrétien est censé entrer dans la vraie vie ? 3 . Et inversement : comment demander à une mère, à une veuve, à un frère l’impassibilité affective sans déshumaniser le christianisme ? Pierre Lyraud, dans un livre à paraître aux Presses universitaires de Rouen en novembre 2026, formule très bien cette difficulté constitutive du genre. Le christianisme fonctionne comme une machine à renverser les valeurs : tout ce qui paraît grand, beau, honorable aux yeux des hommes ne l’est pas forcément devant Dieu. Cette inversion de la morale ordinaire des hommes est la grande leçon de la première épître aux Corinthiens (1 Corinthiens 17-25) : la sagesse aux yeux des hommes est folie selon Dieu. S’agissant de l’oraison, ce renversement anamorphotique des perspectives éthiques est vraiment capital . Ce changement de paradigme entraîne sur le genre des conséquences immédiates.
Premier déplacement : pour les chrétiens, l’existence cesse de se mesurer à la seule aune de la vie terrestre. Dans l’Antiquité païenne, on célébrait les hauts faits du défunt pour sa cité et sa famille. Désormais, on relit son existence sous le regard de l’éternité. Bossuet insiste sur ce point dès sa première oraison : le temps ne vaut qu’autant qu’on y a « attaché quelque chose » (p . 13) qui puisse passer dans l’éternité. Le christianisme introduit une double mesure de l’existence : une mondaine, et une éternelle qui cohabitent.
Deuxième déplacement, et c’est peut-être le principal élément à retenir pour nous : la mort joue le rôle d’un révélateur, presque au sens photographique, de la réalité du disparu. La mort, en détruisant le corps de chair, permet d’en mesurer la valeur réelle. Le défunt occupait des rangs, détenait une fortune, était couronné de victoires militaires : le discours funèbre a vocation non à nier mais à juger correctement ces qualités au regard d’un autre système de valeurs. Que deviennent la grandeur et la gloire devant Dieu ? L’honneur, les titres sont-ils dépourvus de sens, ou prennent-ils désormais une autre signification ? Ces questions sont au cœur des oraisons chrétiennes de Bossuet, qui travaille à jauger les valeurs du monde plutôt qu’à les condamner. L’oraison chrétienne ne supprime donc pas l’éloge antique, mais elle a pour mission de le convertir, dans un contexte où les la majesté humaine doivt être subordonnée aux vertus chrétiennes, et où la lamentation doit laisser place à la consolation.
Troisième déplacement : le défunt n’est plus seulement exemplaire par ses actions, mais par sa relation au salut. S’il convient d’imiter le grand homme antique, c’est dans la mesure où il a servi la cité et remporté des victoires, ou encore s’il s’est montré sage. En contexte chrétien, ces qualités sont au moins insuffisantes, et éventuellement inutiles : ce qui compte, c’est le sens des actions accomplies par le défunt une fois interprétées par la foi et la charité. L’oraison d’Anne de Gonzague nous propose un cas d’école : même une vie scandaleuse peut devenir exemplaire, si on peut y déceler l’itinéraire d’une conversion et d’une rédemption.
Enfin, quatrième déplacement : le rapport au destinataire, qui se trouve pourvu d’une dimension spirituelle et religieuse. Le mort devient un avertissement, un témoignage, et surtout un encouragement pour que l’assistance choisisse elle aussi une meilleure vie qui mène au bonheur et au salut. Le discours funèbre ne cesse pas d’être un monument, mais il a aussi pour vocation d’accomplir une opération pastorale. Dès l’oraison de Yolande, Bossuet insiste : l’Église n’ouvre pas la bouche de ses prédicateurs pour « satisfaire l’ambition des vivants par de vains éloges des morts », mais pour faire contempler « la commune condition de tous les mortels » et produire un « saint dégoût de la vie présente » (p. 9).
La nouveauté du christianisme ne consiste pas à métamorphoser un exercice civique en leçon sacrée : le monde antique n’ignorait pas les dieux, les rites, ni même des formes rudimentaires d’au-délà. La vraie différence est ailleurs : la mort n’est plus un terme, c’est un point d’anamorphose placé entre la Chute, le jugement, la résurrection du Christ et l’espérance du salut. Elle devient le lieu où toute existence peut être relue, et reçoit son sens et sa justification.
L’évolution de l’oraison funèbre antique sous l’influence du christianisme passe par plusieurs transformations opérées par les Pères de l’Église. Le Discours 43 de Grégoire de Naziance, consacré à Basile de Césarée, constitue une des étapes majeures de cette métamorphose. Grégoire y retrouve la plupart des ressources de l’encomium : il évoque famille, formation, caractère, carrière, vertus, et actions de saint Basile. Le discours est conçu à la fois comme une dette envers le défunt, mais aussi comme une incitation à la vertu. Basile y est présenté comme une figure singulière, mais toujours rapportée à des personnages des Écritures, et envisagée par rapport à son ministère épiscopal. L’idée d’une émulation reste présente, mais le modèle donné à imiter est maintenant celui du saint ou du pasteur. Saint Grégoire a aussi prononcé l’oraison de son frère Césaire :
« Vous pensez peut-être, vous tous, amis, frères, que je m’empresse de prendre la parole pour répandre des larmes et des lamentations sur celui qui n’est plus… Or, n’attendez de moi rien de semblable. […] Pleurant sur celui qui s’est éloigné de nous, nous n’irons pas aux excès. Après avoir donné à son souvenir les larmes et louanges dues (car « la mémoire du juste sera accompagnée de louanges », dit Jérémie), nous montrerons alors la faiblesse de la nature humaine, rappellerons la noblesse de l’âme, et élèverons les affligés des pensées charnelles vers les biens spirituels et impérissables. » (Grégoire de Nazianze, Éloge funèbre de Césaire (379 env.).
Ambroise de Milan nous fournit l’exemple du deuil d’un grand, l’empereur Valentinien, mort en Gaule dans des circonstances mystérieuses, alors qu’il était âgé d’une vingtaine d’années. Le discours s’appelle De obitu Valentiniani et fut prononcé en 392) :
« Quid igitur primum defleam ? … Utinam adhuc nobis abesset, ut sibi viveret ! … Solvamus bono principi stipendiarias lacrymas ; quia ille nobis solvit etiam mortis suae stipendium… Flent omnes, flent et ignoti, flent et timentes, flent et inviti, flent et barbari, flent et qui videbantur inimici. Omnes enim, non tamquam imperatorem, sed tamquam parentem publicum, dometique luctus obisse ei lacrimatum adorant, suaque omnes funera dolent. »
« Que dois-je donc pleurer en premier ? […] Plût au ciel qu’il fût encore éloigné de nous, pourvu qu’il vécût pour lui-même ! […] Payons au bon prince le tribut de nos larmes, puisqu’il nous a payé jusqu’au tribut de sa propre mort. […]Tous pleurent : les inconnus pleurent, ceux qui ont peur pleurent, ceux qui n’en ont pas envie pleurent, les barbares pleurent, et même ceux qui semblaient être ses ennemis pleurent. Tous, en effet, pleurent sa disparition et honorent sa mémoire non pas tant comme celle d’un empereur, mais comme celle d’un père public ; chacun ressent son décès comme un deuil familial et pleure sa propre perte. »
Ambroise conserve aux empereurs chrétiens leur rang, mais sans transformer les souverains en idoles objets d’une adoration absolue due à Dieu seul. L’évêque de Milan a également prononcé un discours funéraire en l’honneur de son frère Satyrus (378), où on le voit modérer la douleur au nom de la religion, mais sans abolir l’affection.
L’oraison funèbre ne disparaît pas au moyen-âge, mais plusieurs régimes de mémoire y cohabitent. On en trouve des exemples chez Bernard de Clairvaux, à propos de la mort de son frère Gérard, mais cette piste n’est sans doute pas indispensable pour comprendre les enjeux des oraisons funèbres de Bossuet. Le Moyen Âge n’offre pas vraiment un genre littéraire homogène, plutôt un ensemble de pratiques : sermons commémoratifs, prédications anniversaires, memoria liturgique, plaintes et lamentations, célébrations dynastiques. Le sermon se construit d’abord à partir d’un thème scripturaire, puis la biographie individuelle se trouve soumise à une lecture eschatologique : si le défunt reste un individu unique, il porte en lui la marque de l’humaine condition, appelle la prière et propose un exemplum. La plainte peut être affective, mais il faut néanmoins qu’elle spiritualise l’expérience humaine de la séparation.
A la manière antique: l’oraison funèbre à la Renaissance
La Renaissance humaniste n’abolit pas cette matrice chrétienne, mais la relecture de la laudatio antique déplace une nouvelle fois les lignes : l’origine et la famille, la formation, les vertus et les hauts faits, le sens de la communauté et des services collectifs, la gloire et la renommée reviennent au coeur des discours funéraires, à la manière antique. L’imprimé en accroît la diffusion et le rayonnement : l’oraison peut désormais devenir un des lieux privilégiés où se fabrique la mémoire, qu’elle soit royale, confessionnelle ou encore littéraire. Arnaud Sorbin, en 1574, forge ainsi une mémoire royale controversée dans l’oraison funèbre de Charles IX ; chez Jacques Davy Du Perron en 1586, l’oraison funèbre de Ronsard favorise la canonisation du prince des poètes.
« Le seul office que nous luy pouvons rendre desormais selon les hommes, c’est de cherir et d’estimer sa memoire, c’est de la cultiver et celebrer entre nous, c’est d’en parler le plus souvent et le plus honorablement qu’il nous sera possible. Et pour le regard de Dieu, d’autant qu’il ne nous apparoist point que ce bel esprit soit encore parfaictement purgé des reliques des pechez qu’il a commis estant en ce monde (combien qu’il nous soit permis d’esperer en la meilleure part), ce que nous pouvons adjouster en sa faveur, c’est de luy contribuer nos vœux et nos prieres, pour ayder à l’acquitter de ce qu’il doit d’amendes et satisfactions temporelles.
Tu as donc icy maintenant, ô grand Ronsard ! ces derniers devoirs et ces honneurs funebres, qui te sont offerts de la part d’une ame pleine de passion et de pieté en ton endroit. Tu as icy maintenant les essais et les premices de mon eloquence, si l’on peut appeller eloquence des paroles et des plaintes proferées par la douleur, lesquelles en somme quelles qu’elles soient, te sont dediées et consacrées. Tu as icy sans doute l’ornement de tous les ornemens, qui te doit estre le plus agreable, non pas des effusions d’onguens et de parfums, dont l’odeur eust esté ensevelie avec toy dans le mesme tombeau, et fust perie dés le premier jour de ta sepulture ; non pas des œillets et des roses qui se fussent fanies aussi tost qu’elles eussent esté espanchées sur ton cercueil. Le present que je te fay c’est ceste funebre et devote oraison, laquelle parviendra jusques aux siecles d’aprés nous, et ne permettra point que tu sois entierement esloigné de ceux qui la liront ; mais remettra tousjours devant les yeux de la posterité l’image et l’effigie de ton ame, depeinte et representée au vif ainsi que dans un tableau.
Nous ne t’instituons point des offrandes et des sacrifices à la façon des payens ; nous te presentons ce que la pureté et la simplicité de nostre religion nous permet. […] Nous ne t’edifions point des temples et des lieux sacrez, estans asseurez que tu t’en es basty un dedans tes œuvres qui sera plus glorieux et plus durable que toutes les masses de pierre et tous les ouvrages d’architecture. Nous ne t’eslevons point des tombeaux et des sepultures magnifiques, estimant que le plus digne monument que l’on te puisse consacrer aprés ta mort, c’est la douleur et la lamentation publique. […] Toy-mesme t’es erigé des images, des effigies et des statues par tout le monde ; non pas des images muettes et inanimées, non pas des statues caduques et perissables […], mais des images respirantes et cognoissantes, et des statues eternelles et perdurables. » 4
Cette page synthétise tout l’humanisme funèbre de la Renaissance. Nous sommes ici à la fin du discours, dont la valeur métapoétique est forte : les fleurs et les parfums s’évanouissent, mais l’oraison, elle, traverse les âges : elle « parviendra jusques aux siecles d’aprés nous » et remettra aux générations futures « l’image et l’effigie » de l’âme de Ronsard. Autrement dit, l’oraison devient elle-même le tombeau durable dressé en l’honneur du défunt. Elle se substitue au monument matériel, dans la parfaite continuité d’une tradition qui remonte à Isocrate : Du Perron répond ici directement au motif antique de la mémoire plus durable que la pierre. La tension entre paganisme humaniste et christianisme est assez spectaculaire : Du Perron accumule les temples, statues, reliques, cultes d’Homère, Osiris, Sophocle, mais pour les mettre à distance : les chrétiens ne rendent pas à Ronsard des sacrifices « à la façon des payens ». L’oraison joue avec tout un univers de référence, celui de l’apothéose poétique profane, mais le repousse, à la fin du discours, au profit d’un cadre chrétien bien identifié.
L’oraison funèbre au premier XVIIe siècle
Ce mélange du profane et du sacré ne s’interrompt pas au XVIIe siècle, dans cette période qu’on appelait autrefois « baroque ». La culture catholique a parfaitement assimilé Cicéron, Quintilien et la théorie des passions. Sur fond d’éloquence classique, l’oraison peut ainsi associer fortement la consolation chrétienne, les effets de pathétique, la représentation sensible de la mort, la mise en scène spectaculaire de la vanité des grandeurs. François de Sales, dans « l’oraison du Duc de Mercœur » en 1602, constitue un jalon capital : le mort est à la fois héros militaire, chrétien vertueux, objet de larmes pour ses proches, mais il est aussi une figure déjà entrée dans un état de vie supérieure ; le discours se termine en lui rendant la parole dans une prosopopée destinée à la conversion des survivants.
Le mot « baroque » n’est plus guère en faveur dans les histoires littéraires. Mieux vaut sans doute parler d’une poétique pathétique mêlant antithèses, apostrophes, allégories, tableaux, mouvements d’ascension ou de chute, images vives de lumière, de ruines, de passages. Les études récentes sur l’émotion funèbre au XVIIe siècle montrent que cette affectivité relève moins de dispositions personnelles que d’une mise en forme partagée et collective des émotions à cette époque.
François de Sales, « Oraison funèbre du duc de Mercœur », 27 avril 1602
François de Sales, auteur de l’Introduction à la vie dévote (1609), appartient à cette époque de reconquête catholique qui caractérise les décennies qui ont suivi le concile de Trente . Il a laissé une oraison funèbre qui constitue une étape importante pour comprendre la façon dont le genre est parvenu jusqu’à Bossuet .
« Si Dieu me donnoit autant d’esprit pour discourir et force a bien dire que j’en desirerois maintenant, pour le service de ceste action publique que nous celebrons pour honnorer la memoire du grand Philippe Emmanuel de Lorraine duc de Mercœur […], je ne pourrois pas pourtant ni ne devrois vous representer, tres illustre et chrestienne assemblee, la justice du regret que nous avons pour son trespas. Je ne le pourrais pas, parce que la perte que nous avons faitte avec toute l’Eglise est si grande, qu’estant extremement sensible elle en est d’autant plus indicible ; aussi est il tres difficile de trouver asses de passion pour exprimer un grand dueil. Les petites douleurs crient, se plaignent, se lamentent ; mays les grandes estonnent, estourdissent, perdent et esgarent la parolle, la voix et le discours. Je ne le devrois pas aussi ; car si je devois exprimer la grandeur de la perte qu’en reçoit tout le Christianisme, ce seroit sur vostre face, Messieurs, que je tirerais, comme un autre Timanthe, le voyle du silence […].
Ne vaut il pas beaucoup mieux cesser d’affliger ceux qui sont affligés et mettre peyne d’essuyer vos pleurs, que de les exciter ? Aussi, quand je vois devant et tout autour de moy le feu de tant de flambeaux allumés, signe ordinaire de l’immortalité, et que je me trouve revestu de blanc, couleur et marque de gloire, je connois bien que mon office n’est pas maintenant […] de vous representer les raysons que nous avons eu de regretter et plaindre, mays plustost celles que nous avons de finir nos regretz par le commencement de la consideration du bien dont jouyt ce grand prince par son trespas, affin que le sujet que nous avons de nous resjouyr attrempe et modere la violence du ressentiment que nous avons de ceste grande perte […].
O si nous pouvions comprendre les verités que nous recevons par la foy, combien nous serions aysement consolés en la mort de ceux auxquelz nous avons quelque devoir d’amitié ou d’honneur ! […] Nous nous imaginons qu’ilz sont mortz et en la mort, et ilz ne le sont plus ; ilz le furent seulement au dernier instant de ceste vie mortelle. […] Ah que nous sommes donq bien trompés quand nous appelions mortz ceux qui ont passé ceste vie mortelle, et vivans ceux qui la passent encor ! […] Aussi nostre langue françoise ne les appelle pas mortz, mais trespassés, protestant asses que la mort n’est qu’un passage et trait, au dela duquel est le sejour de la gloire.
Ce grand duc de Mercœur n’est donques pas mort, il est seulement trespassé. »
On peut dégager de ce sermon, jalon essentiel pour nous, quatre éléments importants pour notre compréhension de l’histoire de l’oraison funèbre avant Bossuet.
D’abord, saint François de Sales conserve une bonne part des traits de l’oraison humaniste, comme le montre par exemple l’appareil humaniste généalogique, la comparaison avec les héros antiques (Timanthe), la longue narration des hauts faits, de la gloire, et bien sûr l’exemplarité, mais il déplace le centre de gravité du discours vers une forme de pathétique chrétien et de consolation. Dans l’exorde, François de Sales débute en expliquant que les grandes douleurs sont muettes, ou disons-plutôt, qu’elles excèdent la possibilité de les verbaliser : « Les petites douleurs crient, se plaignent, se lamentent ; mays les grandes estonnent, estourdissent, perdent et esgarent la parolle, la voix et le discours. » Puis François mentionne Timanthe et renvoie au « voile du silence ». On est déjà ici dans une esthétique du pathétique, avec l’ineffabilité de cette douleur authentique, qui défait l’éloquence au moment même où, non sans paradoxe, l’orateur produit un discours rhétorique très travaillé.
Autre point essentiel : François de Sales n’ignore pas le décor funèbre de la cérémonie : il les intègre à son discours. Les flambeaux deviennent « signe ordinaire de l’immortalité », le vêtement blanc « couleur et marque de gloire ». Il ne s’agit pas seulement de tenir compte du décor, mais d’interpréter la pompe et les signes visibles du deuil pour les changer en signes de consolation.
Ensuite, avec prudence, on peut considérer que ce passage témoigne d’une certaine inflexion « baroque » dont le prédicateur prend lui-même la mesure. Il prétend précisément refuser les « couleurs de l’éloquence », les « fleurs des paroles », « l’esmail des sentences » et les « paroles harmonieusement concertees ». Une telle déclaration de simplicité est toutefois formulée avec une profusion de métaphores, d’images et de citations. On trouve ainsi déjà, au seuil du XVIIe siècle, cette tension qui ne fera que s’accentuer jusqu’à Bossuet : l’éloquence sacrée se méfie de l’ornement, et exprime cette méfiance à travers une parole fortement ornée.
Enfin, on trouve déjà chez Monsieur de Genève l’idée que la mort est un passage qui transforme le sens même de l’existence et invite à la relire. « Ne penses plus a sa vie pour regretter sa mort, mais penses plustost a sa mort pour imiter sa vie. » La mort n’est pas seulement objet de discours : elle est un opérateur de métamorphose, transformant la vie passée du défunt en modèle pour les vivants. Le texte formule de façon très didactique cette nouveauté de la mort chrétienne : « nostre langue françoise ne les appelle pas mortz, mais trespassés, protestant asses que la mort n’est qu’un passage et trait, au dela duquel est le sejour de la gloire. » Mercœur « n’est donques pas mort, il est seulement trespassé ». La mort comme passage permet de convertir la déploration en consolation, sans pour autant nier la douleur de la séparation. Mais il invite aux endeuillés de changer l’objet de leurs pleurs : « si vous aves des larmes, gardes les pour pleurer vos pechés et les malheurs de vostre siecle. » Anne Régent-Susini insiste sur cette « conversion des larmes » : pour Sales pas plus que pour Bossuet, il ne s’agit pas de supprimer le douleur et l’affect, mais de détourner le thrène, la lamentation funèbre, vers la pénitence et vers l’édification chrétienne.
Chez Du Perron, le discours se construit encore pour une bonne part sur la gloire, la mémoire, la postérité, le monument littéraire ; chez François de Sales, la même mécanique encomiastique est davantage absorbée dans une économie chrétienne de douleur. La consolation, le salut, l’imitation et la conversion des vivants priment désormais. François de Sales n’est sans doute pas l’« inventeur » d’une nouvelle oraison funèbre, mais il reconfigure le genre dans une perspective qui annonce assez directement Bossuet, comme le montre en particulier le retournement vers la consolation de tout le pathétique de l’indicible et les références à la cérémonie, à ses couleurs, à ses flambeaux, à son assemblée en pleurs.
3. François Ogier, « Oraison funèbre de Louis XIII », 1er juillet 1643 (Paris, Veuve Jean Camusat, 1643, p. 7-10)
Dernière étape de cette histoire: l’oraison de Louis le Juste, par François Ogier (1597-1670), l’un des plus grands prédicateurs de son temps, et plume très admirée. Cet extrait coloré montre que les principes de l’oraison funèbre politique, telle que Bossuet la pratiquera, étaient déjà très mûrs plus d’une décennie avant son premier essai dans ce genre .
Il est vray que cette Assemblée Ecclesiastique, & cét appareil du saint Sacrifice, doit plustost promettre des prieres, & des expiations pour le salut de son ame, que des loüanges pour l’estenduë de sa reputation. Toutesfois l’Eglise ne les a iamais déniées aux Princes, dont la Religion & la Pieté luy ont esté recommandables. Elle sçait, Chrestiens, que Dieu mesme qui couronne nos œuvres par les misericordes, donne la gloire du Paradis aux fidelles à titre de loüange & d’honneur. Elle ne fait donc point de difficulté de couurir d’honneur & de loüange sur la Terre, celuy que Dieu couronne de gloire & d’immortalité dedans les Cieux. Mais comme cette loüange que Dieu donne aux Bien-heureux, & dont parle sainct Paul, laus erit vnicuique à Deo, est sincere & veritable, aussi éloignée de tout soupçon de flatterie, que de la necessité de flatter : De mesme celle que l’Eglise me prescrit aujourd’huy ne doit pas estre vn discours abandonné à des figures excessiues, à des hyperboles sans fonds & sans riue, ne doit pas estre vn discours plein de déguisemens & d’impostures artificieuses, ne doit pas estre vn effet de cét Art qui n’a esté inuenté que pour faire les choses grandes petites, & les petites grandes ; mais vne Oraison Funebre qui n’est pas moins instituée pour deplorer la misere & la fragilité des plus grands hommes, que pour celebrer leurs vertus, & les proposer en exemple aux fidelles.
Loin donc d’icy, ô lâche flatterie, mere nourrice de la tyrannie, mais poison mortel de la Royauté legitime : Mais toy, ô Verité Diuine, qui ne peux entrer (comme dit cét Ancien) dans les Palais des Princes que par les fenestres & en cachettes ; Entre icy par toutes les portes de cette Eglise, monte en cette Chaire qui est le siege ordinaire où tu fais leçon publique aux hommes, parle par ma bouche & annonce les veritables loüanges de ce grand Roy, qui s’est rendu aussi admirable en sa vie par les prodiges que Dieu a operez en luy, qu’admirable en sa mort par la penitence qu’il luy a inspirée […].
Car n’est-il pas vray qu’en toutes les parties de sa vie, & les particularitez de sa mort, il a fait des prodiges & des miracles : Ie veux dire que Dieu par ses mains a fait des miracles & des prodiges, c’est ce qu’il a reconnu parfaitement luy-mesme, & c’est le premier miracle, & l’vn certes des plus grands de sa vie, d’auoir connu auec vne soumission & vne humilité incroyable, que les plus grands Roys non plus que les autres hommes, ne sont que des organes de la main de Dieu, qui n’agissent qu’autant que bon luy semble ; & leurs actions plus éclatantes, rien que des effets de sa prouidence sur le gouuernement des hommes. »
– Une poétique du spectaculaire
Dès l’exorde, chez Ogier, la pompe funèbre apparaît comme un spectacle, avant d’opérer un renversement chrétien du décor. La puissance scénographique est encore plus remarquable peut-être chez lui que chez Françoise de Sales : les églises sont « tapissées de noir », les autels funèbres, les « herses et Chapelles ardentes », flambeaux dont la lumière est « comme défaillante et demi-morte », les cloches à « l’accent lugubre », les armes de France où « les Lys sont meslez avec des larmes ». L’orateur nous donne d’abord l’impression d’assister à un « triomphe de la mort ». Puis rapidement, le décor est interprété à travers les catégories de la foi chrétienne : puisque « le trespas des Chrestiens n’est que le passage à une meilleure vie », mort, où est ta victoire ? semble demander Ogier avant Bossuet (p. 9). C’est au contraire la victoire de Louis XIII sur la mort que célèbre le prédicateur, victoire remportée grâce à l’aide du Christ ; le corps mort n’est laissé qu’« en dépost », dans l’attente de la résurrection de la chair. Ogier corrige même sa métaphore : il ne s’agit pas du « deuil de la mort », puisque la mort n’est qu’une privation ; le deuil est celui des vivants.
Cette série de rectifications successives de la représentation (passage du spectacle sensible à son interprétation spontanée, puis correction thélogique et détermination du véritable objet des larmes) prépare par bien des aspects une mécanique argumentative qui sera chère à Bossuet.
– Une esthétique de l’oraison funèbre chrétienne
L’Église autorise l’éloge des princes, explique Ogier, mais cette louange doit imiter celle que l’on doit à Dieu : il faut qu’elle soit « sincere & veritable ». Pour cette raison, l’oraison ne doit donc pas être « un discours abandonné à des figures excessives, à des hyperboles sans fonds & sans rive », ni un art qui « fait les choses grandes petites, & les petites grandes ». L’oraison funèbre est au contraire instituée « pour deplorer la misere & la fragilité des plus grands hommes », autant que pour « celebrer leurs vertus » et « les proposer en exemple aux fidelles ». On perçoit ici la proximité avec Bossuet. Aussitôt apparaît la fonction critique de l’éloquence de la chaire : « Loin donc d’icy, ô lâche flatterie, mere nourrice de la tyrannie, mais poison mortel de la Royauté legitime. » Ogier appelle ensuite la Vérité divine, qui n’entre d’ordinaire dans les palais princiers que « par les fenestres & en cachettes », à entrer ici « par toutes les portes » de l’église, à s’élever en chaire, et à parler par sa bouche. Définir la chaire comme le lieu où l’on peut dire au prince une vérité dérangeante, et peu propre à pénétrer dans le palais, est déjà présente ici, bien avant Bossuet.
– La conversion chrétienne de la grandeur politique
Ogier construit d’abord Louis XIII comme roi de guerre toujours victorieux. Il rappelle La Rochelle, les Alpes, l’Italie, les succès des premières années de l’intervention française dans la Guerre de Trente Ans. Son style est pour l’occasion éclatant, pictural, hyperbolique, alors même qu’il venait de faire le procès des « figures excessives ». Mais Ogier effectue ensuite une bascule : « je veux passer de ses Victoires Royales à ses Victoires Chrestiennes, du Magistrat à l’homme privé, d’un Roy de France à LOVIS DE BOVRBON ; de ces beaux dehors à l’interieur, & au dedans de l’ame ». Ce nouveau point de vue relativise les réussites militaires du roi défunt : elles sont « pompeuses & magnifiques », certes, mais elles sont accompagnées de « malheurs, massacre, oppression ». La gloire militaire n’est pas niée : elle serait plutôt déclassée, par rapport à la vraie victoire, qui est la victoire chrétienne sur soi-même et sur ses passions.
– L’oraison chrétienne exige de parler des fautes du mort
Ogier rappelle la pénitence de Louis XIIIV, et explique que ce serait trahir cette pénitence que de passer sous silence ses fautes :
« Aquoy pensons-nous, Chrestiens, quand nous croyons d’avoir achevé parfaitement l’Oraison Funebre d’un Prince si nous avons dissimulé fortement ses défauts, si nous avons déguisé des veritez publiques, & si au lieu de le faire penitent nous le faisons impeccable. »
Puis :
« Nous pensons avoir flatté l’aureille de l’Auditeur, & nous offensons son jugement ; nous croyons d’avoir réussi en grands Rhetoriciens, & nous sommes de fort mauvais Predicateurs. »
Et Ogier poursuit avec cette opposition :
« comment s’accordent le Sermon & la Messe ? Le Sermon est pour un innocent, la Messe pour un coupable. »
Ogier formule de manière très précise la contradiction constitutive de l’oraison chrétienne. Si le mort était vraiment impeccable, il serait inutile de prier pour lui. Etre saint implique une victoire sur le péché, donc des fautes réelles. Ogier considère que c’est précisément comme pénitent, donc comme coupable, qu’il convient de célébrer la mémoire de Louis le Juste. Il reprend le propos d’Ambroise sur le péché de David, dont on a vu à quel point il était topique :
« Peccavit quod solent reges, pænitentiam egit quod non solent reges :
il a péché comme les rois ont coutume de le faire ; il a fait pénitence comme les rois n’ont pas coutume de le faire. »
Ogier entre dans le détail des fautes, sans craindre d’aborder la politique royale et la rivalité bien connu entre le souverain et sa mère, Marie de Médicis : Louis XIII, explique-t-il s’est repenti d’avoir « laissé mal traiter sa mere ». Or, il importe à l’éducation du jeune Louis XIV (âgé de 5 ans) qu’il sache la repentance de son père.
Nous avons donc ici, en 1643, vingt-six ans avant l’oraison d’Henriette-Marie, un prédicateur qui explique en public que l’oraison funèbre ne doit pas effacer les fautes d’un roi ; elle doit au contraire les convertir en pénitence, et cette vérité possède une importance politique et une fonction pédagogique destinée prioritairement à son successeur. Lorsque Bossuet se met à composer des oraisons funèbres, il hérite de toutes ces strates d’évolution qui l’ont précédé. Il n’est pas l’inventeur de la consolation chrétienne, de l’exemplum, de la prosopopée du mort, ni même du soupçon de mondanité porté sur le genre qu’il pratique. Lorsque, à Metz à la fin de 1655, Bossuet prononce sa première oraison conservée, celle de Yolande de Monterby, il est le successeur de François de Sales, Lingendes, Godeau et d’autres qui ont déjà exploré ces contradictions. Ce qu’il conviendra de mettre en évidence, ce qui constitue le propre de Bossuet, c’est le principe unique qui subsume toutes ces traditions : la mort comme principe de relecture et de réévaluation de la vie, dans sa dimension humaine et spirituelle. Les grandeurs peuvent alors être racontées avec magnificence, mais elles sont simultanément placées sous le regard de l’éternité. Chez Bossuet, l’oraison est ainsi à la fois monument et procès du monument, à la fois éloge et critique de l’éloge, à la fois condamnation des grandeurs sociales et justification de ces grandeurs lorsqu’elles sont orientées vers une finalité chrétienne, à la fois pièce d’histoire et jugement porté sur l’histoire, à la fois morceaux d’éloquence pathétique et conversion de ce pathétique pour pointer vers une sérénité supérieure.
Notes
-
David dans 1 Chroniques, 29, 11 : « C’est à vous, Seigneur ! qu’appartient la grandeur, la puissance, la gloire et la victoire ; et c’est à vous que sont dues les louanges : car tout ce qui est dans le ciel et sur la terre est à vous. C’est à vous qu’il appartient de régner, et vous êtes élevé au-dessus de tous les princes », trad. Sacy, Bible dite « de Port-Royal ». Voir aussi : Matthieu 6, 13 ; Romains, 11, 36 ; 1 Tim. 1, 17, etc…
↩ -
Sur l’espérance, voir en particulier 1 Cor. 13, 13
↩ -
2 Cor. 5, 8 : 2 Corinthiens 5, 8 : « Nous sommes plein de confiance, et nous aimerions mieux quitter ce corps et demeurer auprès du Seigneur. »
↩ -
Du Perron, « Oraison funèbre sur la mort de Monsieur de Ronsard », Édition reproduite dans Ronsard, Oeuvres, 1586, p. 217-219.
↩

