Rome : la mort, la famille et la mémoire politique

Rome n’est sans doute pas un jalon essentiel dans l’histoire de l’oraison funèbre. Nous dirons simplement quelques mots de Polybe et de Cicéron, parce que les rites romains mettent en évidence la place des discours funéraires dans la succession familiale.

Polybe témoigne d’un régime très particulier du discours funéraire sous la République romaine. Lors de funérailles aristocratiques, explique Polybe, le corps du mort est exposé devant les Rostres, au forum. Il revient alors à un proche ou au fils du défunt de prononcer son éloge, la laudatio, dans lequel il rappelle « les vertus » et « les actions accomplies avec succès » par le défunt. Cette parole prend place dans un dispositif cérémoniel spectaculaire où des hommes portent les imagines des ancêtres (des masques de cire) et revêtent les vêtements et insignes correspondant aux magistratures exercées par ceux dont ils portent l’image. Arrivés aux Rostres, ces ancêtres ainsi incarnés prennent place sur des sièges curules, comme si la gens tout entière se trouvait rendue présente pour accueillir le nouveau défunt parmi le cortège des trépassés. Je vous renvoie aux travaux d’Harriet Flower : elle explique que, dans la pompa funebris, les ancêtres réapparaissent, comme des magistrats « vivants et respirants », lorsqu’ils étaient au sommet de leur carrière 1 .

Le rite romain met en évidence une dimension essentielle de l’oraison : la transmission, le passage de témoin, le maintien d’une continuité malgré la succession des générations. Ainsi, selon Polybe, « la réputation des hommes valeureux est continuellement renouvelée » et passe aux générations futures ; et les jeunes gens en particulier sont incités à « tout supporter pour le bien public » dans l’espoir d’acquérir la gloire à leur tour. La cérémonie a donc pour but de produire de l’émulation : la mémoire des morts se trouve convertie en désir d’action. Le deuil familial se fait spectacle et pédagogie. Harriet Flower peut ainsi définir la laudatio comme un des instruments essentiels de l’« auto-publicité familiale » : la carrière du mort se trouve replacée dans la série des exploits des aïeux.

L’un des meilleurs exemples de ce genre est fourni par le fragment de la laudatio que César a prononcé pour sa tante Julia, et qui a été conservé par Suétons. César rappelle qu’elle descend, du côté maternel, des Marcii Reges, eux-mêmes rattachés au roi Ancus Marcius, et, du côté paternel, des Julii, qui font remonter leur origine à Vénus :

« Le genre maternel de ma tante Julia descend des rois, le paternel est uni aux dieux immortels. Car les Rois Marcii viennent d’Ancus Marcius, nom que portait sa mère ; les Iulii de Vénus, dont la gens est notre famille. Il y a donc dans notre race et la sainteté des rois, qui ont le plus de pouvoir parmi les hommes, et la piété des dieux, sous la puissance de qui sont les rois eux-mêmes. »

César ne se limite pas à un éloge d’un membre de sa famille : en célébrant le souvenir de Julia, épouse du général Marius, César pose un jalon pour sa propre carrière et construit sa généalogie politique.

De même que le Ménexène remarquait le caractère répétitif des discours prononcés au Céramique, de même, à Rome, Cicéron observe dans le Brutus que les grandes familles réutilisaient d’un enterrement à l’autre les laudationes, conservés soigneusement comme des « monuments » de leur gloire. Tite-Live ajoute que l’histoire romaine n’en est devenue que plus mensongère : selon lui, les discours inventaient des triomphes, des charges, des consulats qui n’existaient pas, et jusqu’à des généalogies fantaisistes.

On a altéré, j’en ai le sentiment, le souvenir du passé par les éloges funèbres (funebribus laudibus) et les fausses inscriptions des portraits des ancêtres, chaque famille tirant à elle la gloire des exploits et des magistratures par la tromperie et le mensonge. De là, assurément, cette confusion dans les actes des individus et les monuments publics du passé (Tite-Live, VIII, 40. )

A Rome, la mémoire funèbre apparaît ainsi déjà comme une mémoire intéressée. Le récit est regardé avec méfiance et personne n’est dupe : chacun comprend que l’éloge est conçu d’abord pour servir les intérêts des vivants.

L’oraison romaine nous permet de poser plusieurs questions qui restent centrales à l’époque moderne : qui reçoit symboliquement les bénéfices de l’éloge ? Et seconde question : elle concerne le contrôle de la mémoire. Qui sélectionne les faits ? Qui met en forme le passé ? Qui lui donne une forme transmissible aux yeux du public, et à quelles fins ?

Ces préoccupations sont au cœur des oraisons de Bossuet. Bien sûr, le contexte chrétien modifie la perspective : les questions dynastiques, les notions de gloire et d’honneur deviennent relatives et doivent être considérées sous le regard de Dieu et de son Jugement. Mais Bossuet, comme ses prédécesseurs antiques dont il n’ignorait rien, prend lui aussi la parole au milieu de cérémonies rituelles, à la fois familiales et patriotiques. Et il lui revient, à lui aussi, de déterminer par son discours le sens de cette grandeur et de définir ce qui doit survivre et demeurer.

Notes

  1. Voir Harriet Flower, Ancestor Masks and Aristocratic Power in Roman Culture, Oxford, Clarendon Press, 1996 ; et Egon Flaig, « Pompa funebris Concurrence des nobles et mémoire collective dans la République romaine », in Actes de la recherche en sciences sociales, 2004, p. 74-79, https ://shs.cairn.info/article/ARSS_154_0074/pdf ?lang=fr .

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