A propos de ce carnet
« La mort trouble et emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie, puisqu’enfin, de quelque côté qu’on s’y tourne, on voit toujours la mort en face, qui couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours. » « Oraison d’Henriette d’Angleterre », p. 176
Nous nous retrouvons cette année pour lire ensemble les Oraisons funèbres de Bossuet. L’œuvre peut paraitre intimidante au premier abord: grands hommes, grandes femmes, grandes phrases, grand siècle, sur fond d’un christianisme augustinien devenu très étranger à nos conceptions, même parmi les croyants d’aujourd’hui. La tentation est grande de les envisager comme un monument froid, ampoulé, figé dans le marbre scolaire d’une éloquence glaciale et lointaine. Or, en réalité, les oraisons funèbres nous parlent à plusieurs titres.
D’abord, elles nous invitent à réfléchir sur la façon dont nous pouvons parler du deuil et de la disparition. Comment supporter la dissolution des êtres chers dans l’ombre et le néant ? Comment résister à la vanité des grandeurs humaines, des richesses, de la gloire et du pouvoir ? Car c’est bien aux vivants que sont adressés ces discours sur les morts.
Le cours proposera de lire les Oraisons funèbres comme un genre à la fois ancien et profondément transformé par le christianisme. Héritière de l’éloge funèbre antique, de l’épidictique et de la grande tradition rhétorique, l’oraison funèbre bossuétienne ne se cantonne pas à un éloge de personnalités lointaines, princes, reines ou héros de siècles abolis : Bossuet fait aussi passer ces disparitions par l’épreuve de la mort. Si l’oraison funèbre célèbre la grandeur de ces hauts personnages, c’est pour mieux en faire voir la fragilité. Le discours funèbre construit une mémoire, mais en rappelant que toute gloire terrestre est menacée d’anéantissement. Certes, il s’agit de consoler les vivants, mais il s’agit aussi de les inviter à une conversion du regard porté sur le monde, sur les valeurs et sur les êtres.
Après une présentation générale du corpus, nous étudierons les enjeux génériques de l’oraison funèbre : à travers une courte histoire du genre, nous nous demanderons comment Bossuet reprend les formes traditionnelles de l’éloge, du tombeau et du panégyrique, tout en les soumettant à une exigence chrétienne. Nous analyerons ensuite la puissance rhétorique de ces textes à travers des lectures suivies. Nous considérerons bien sûr l’éloquence (art de l’exorde, amplifications, apostrophe et prosopopées, citations bibliques, péroraison), la construction de l’autorité de l’orateur, très étudiée par Anne Régent-Susini, et les tensions, voire les contradictions constitutives de cette forme.
J’en viens au point qui sera peut-être plus original: sans tomber dans une érudition qui serait hors de propos pour l’Agrégation, nous accorderons une attention particulière au contexte politique et historique, sans lequel on ne peut comprendre que les oraisons sont avant tout destinées à agir sur le réel. Les Oraisons funèbres ne se contentent pas de parler de la monarchie, de la Cour, des guerres civiles, de l’Angleterre, de la Fronde, des alliances dynastiques, du jansénisme, du libertinage, des conversions et des deuils princiers. Les oraisons ne sont pas même un témoignage a posteriori au même titre que le seraient des mémoires : si Bossuet relit l’histoire à la lumière de la Providence, c’est avant tout pour imposer une lecture et déterminer des actions qui sont aussi d’ordre politique. Bossuet rend intelligibles les événements les plus violents, ou les plus obscurs, à la lumière de la Providence, non seulement pour délivrer une leçon abstraite sur le sens de l’Histoire vu par les Chrétiens, mais aussi pour soutenir une vision dynastique et royale à laquelle ses prises de parole entendent contribuer. Certes, l’aigle de Meaux nous parle de vanité, de néant, de grâce et de salut, mais ces dimensions anthropologiques et théologiques du corpus, qui attirent actuellement l’attention de la critique, n’en épuisent pas la richesse. En ce qui nous concerne, elles n’occulteront pas les stratégies discursives et les intentions réelles manifestées par les textes, que seule une étude de détail pourra mettre en évidence.
Ce carnet estival et automnal est destiné d’abord aux étudiant.e.s de l’université de Rouen et de l’Ecole Normale Supérieure, mais il est mis gracieusement à disposition des Agrégatives, des Agrégatifs, des amateurs de Bossuet et des amoureux du « siècle de Louis XIV ». Le site n’est pas interactif, mais celles et ceux qui le souhaitent sont bien sûr libres de me faire part de leurs commentaires: tony.gheeraert AT univ-rouen .fr : les courriels sont toujours bienvenus.
A noter que, cette année, je délaisse Wordpress pour un outil que j’ai développé pendant les vacances avec l’aide de Claude Code, Mérope. Il peut en résulter des difficultés techniques que je tâcherai de résoudre au fur et à mesure qu’elles apparaîtront, ou qu’on me les signalera.

