Le prophète et le roi. Bossuet face au(x) pouvoir(s)
De l’hiver 54 à l’été 52
L’oraison funèbre est un genre indémodable. Le cardinal Philippe Barbarin n’en a-t-il proposé un émouvant exemple lors des funérailles de l’abbé Pierre, en 2007 : « Au seuil de la maison où Jésus est parti nous préparer une place, notre Père l’attend et lui ouvre les bras… » 1
Au moment de débuter ce carnet de rentrée, une question nous sollicite : au fond, le prince de Condé valait-il mieux qu’Henri Grouès ? La question peut paraître absurde, déplacée, voire indécente. Elle est surtout de celles que toute oraison funèbre travaille précisément à rendre impossible et scandaleuse. Faut-il rappeler qu’entre autres faits de gloire, Louis de Bourbon porta une lourde responsabilité dans la terreur condéenne et dans le massacre de l’Hôtel de Ville à l’été 1652 2 , avant de avant de prendre les armes contre son roi et de passer pendant sept ans au service de l’Espagne – puis de connaître une amnistie complète ? On dira peut-être : il était premier prince du sang, le roi l’appelait « mon cousin », Condé méritait donc sans doute, à ce titre, une mansuétude interdite à tous les autres. On dira peut-être aussi que les crimes de Condé, grâce à Dieu ! sont prescrits. La poussière est retombée sur l’Hôtel de Ville de Paris, qui depuis en a vu d’autres (et de pires). On dira qu’on peut, à plus de trois siècles de distance, se contenter de retenir les pathétiques accents de l’aigle de Meaux, de savourer l’ampleur de la belle langue classique, de méditer sur la mort inévitable, et qu’on peut à bon droit oublier qui furent réellement Nicolas Cornet, Henriette d’Angleterre, et surtout les Le Tellier, père et fils, réduits depuis belle lurette à ce « je ne sais quoi qui n’a de nom dans aucune langue ».
On peut même, à tout prendre, oublier aussi qui fut réellement Bossuet.
Bossuet critique ou Bossuet complice ? Légende dorée, légende noire
Au XIXe siècle se développa une légende dorée du prédicateur : on le représentait volontiers comme une belle âme aux idées élevées et à la langue somptueuse, libre dans sa parole jusqu’à faire la leçon aux rois. Chateaubriand louait le courage de l’aigle de Meaux lançant avec audace à la face des Grands des vérités déplaisantes :
Madame se meurt, Madame est morte ! Jamais les rois ont-ils reçu de pareilles leçons ? jamais la philosophie s’exprima-t-elle avec autant d’indépendance ? Le diadème n’est rien aux yeux de l’orateur ; par lui le pauvre est égalé au monarque, et le potentat le plus absolu du globe est obligé de s’entendre dire devant des milliers de témoins que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n’est que songe et qu’il n’est lui-même que poussière. 3 .
L’Enchanteur nous donne ici une représentation déjà romantique de Bossuet qui associe esthétique, religion et grandeur nationale. Dans le Génie du christianisme, Chateaubriand ne décrit pas seulement Bossuet comme un grand styliste : il fait de l’évêque de Meaux un individu réunissant des qualités multiples et éclairé par une grâce venue d’en haut. Bossuet est « politique comme Thucydide, moral comme Xénophon, éloquent comme Tite-Live » ; il est surtout « plus qu’un historien », « un Père de l’Église », un « prêtre inspiré ». Cette accumulation construit une figure située à la frontière du génie littéraire et du prophétisme, non sans quelque ressemblance avec le portrait que Chateaubriand trace de Pascal dans la même oeuvre.
La grandeur morale, estime Chateaubriand est inséparable de l’image d’un prédicateur capable de dire la vérité aux puissants : « Jamais les rois ont-ils reçu de pareilles leçons ? » : le souverain le plus absolu doit entendre que ses grandeurs sont vanité, sa puissance un songe et lui-même poussière. C’est là une pièce majeure de la légende du conseiller courageux : la chaire chrétienne serait l’espace où le prédicateur, tout proche du pouvoir, conserverait une liberté supérieure à celle du courtisan.
Cette lecture contient une part incontestable de vérité : Bossuet n’est pas réductible à un flatteur de cour, et il prend garde de mettre à distance toute flagornerie dans l’oraison de Gornay . La prédication chrétienne sur la mort, la justice, la responsabilité du prince et le jugement divin place nécessairement une limite théologique au pouvoir royal. Mais Chateaubriand opère un glissement : la capacité de rappeler au roi qu’il est mortel devient implicitement le signe d’une indépendance politique plus générale. Or les deux choses ne coïncident pas nécessairement. On peut admonester la conscience personnelle d’un monarque tout en adhérant profondément à son modèle politique et à son projet d’unité religieuse.
Quelques décennies plus tard, George Sand, « épatée » (sic) par Bossuet, en conseille vivement la lecture à sa fille Solange lorsque celle-ci songe à se mettre à écrire. Sa beauté et sa grandeur lui semblent, à elle aussi, incomparables :
As-tu mis quelquefois le nez dans Bossuet ? Ce n’est pas amusant comme sujet, mais la forme est si belle que j’en suis épatée, car figure-toi que j’étais arrivée jusqu’à l’âge que j’ai sans en avoir lu une ligne. C’est plus beau que tous les écrivains de ce grand siècle qui en a produit de si grands. 4 .
Ferdinand Brunetière radicalise à la fin du XIXe siècle la canonisation littéraire et doctrinale de Bossuet. Dans sa recension de l’étude de Rébelliau, publiée dans la Revue des Deux Mondes en 1892, il défend la probité historique de Bossuet contre les critiques protestantes et rationalistes, minimise les effets de son catholicisme sur son impartialité et va jusqu’à célébrer l’Histoire des variations comme un chef d’oeuvre :
« ce n’est plus assez de dire que l’Histoire des variations est le plus beau de ses ouvrages, il faut dire qu’elle est le plus beau livre de la langue française.
Cette défense est révélatrice du point de vue historiographique. Brunetière soutient qu’un historien n’a pas à être indifférent et que la conviction peut coexister avec la rigueur. Son Bossuet est donc un modèle d’érudition engagée, dans lequel la certitude catholique, loin de corrompre l’intelligence, la libérerait.
Il y a un peu plus d’un siècle, Jules Lemaître, au moment de l’inauguration à Meaux d’un monument en l’honneur de Bossuet, loue encore sa franchise, son désintéressement et le consensus qui s’est fait autour d’un écrivain « candide » et « indulgent » :
En somme, quelle merveille, Messieurs, que cette vie et que cette œuvre ! Pendant un demi-siècle, pas un discours et pas un livre de Bossuet qui n’ait été d’utilité publique. Personne ne fut plus exempt de tout amour-propre d’auteur que cet écrivain si grand entre les plus grands. Et justement les qualités de son style sont presque toutes de celles qui supposent l’oubli de soi, l’absence de toute affection vaniteuse : car nul style n’est plus simple à l’ordinaire, plus naturel, plus libre, plus franc. Et nul aussi n’est plus expressif, plus passionné, plus majestueux et plus vaste quand il lui plaît, plus riche d’images imprévues, de plus de couleur ni de plus de mouvement. Aucun écrivain n’a été plus poète que cet orateur souverain.
Le peuple connaît son nom et sait qu’il fut le plus éloquent des hommes. Il n’a guère eu d’ennemis, depuis sa mort ; et je crois qu’à présent il n’en a plus du tout. 5 .
Jules Lemaître porte la légende dorée de Bossuet à son expression la plus achevée. Il présente Bossuet comme une « âme harmonieuse », jamais divisée contre elle-même, soucieuse d’unité ; il souligne également sa « tendresse et sa douceur », son désintéressement et son absence de vanité d’auteur.
Aujourd’hui, peut-on réellement se contenter d’admirer les merveilles du style de Bossuet, la qualité de son éloquence, et la « franchise » de ses propos ? Jules Lemaître réinterprète cinquante années de controverse antiprotestante comme une « généreuse entreprise » de réconciliation menée « uniquement par la plume et par la parole », avec « ménagement et charité pour les personnes ».
Cette dernière phrase constitue le point de vulnérabilité principal de la légende dorée, qui s’opposa très tôt à une image plus sombre du prédicateur.
L’homme et/ou l’oeuvre ?
Dans l’histoire littéraire, Il est des cas où il est finalement assez facile de séparer l’homme et l’œuvre. On peut lire sans trop d’états d’âme Le Voyage, en feignant d’ignorer que son auteur devait écrire cinq ans plus tard les Bagatelles. Mais les Oraisons funèbres ne sont précisément pas Le Voyage. Elles ne sont pas une œuvre indépendante qu’on pourrait détacher sans reste des engagements de leur auteur : les dernières oraisons, en particulier, sont le fait d’un haut dignitaire de l’Eglise, et constituent elles-mêmes des actes publics, commandés, ritualisés, politiques, qui agissent sur la mémoire et sur la représentation du pouvoir. Il est impossible de voir dans le trépas du père Bourgoing ou de la reine Marie-Thérèse le prétexte finalement anecdotique à une exploration morale et métaphysique du néant des grandeurs, de la vanité du monde, des vicissitudes de l’existence et de la chute des princes. L’actualité, dans l’œuvre à notre programme cette année, n’est pas simplement l’écho du temps passé. Elle n’est pas seulement la rumeur d’un monde disparu, grandiose et lointain, spiritualisé par le génie d’un prédicateur, et considéré sub specie aeternitatis afin de fournir aux lecteurs de tous les temps des leçons universelles (et au fond, assez banales) sur le sic transit gloria mundi.
L’actualité est au contraire lecœur stratégiquedes oraisons funèbres.
Les oraisons sont d’abord des discours de circonstance, souvent de commande, pris dans des configurations institutionnelles précises : famille, maison aristocratique, congrégation, université, Église, Cour, monarchie. Ces configurations peuvent changer, le principe demeure. Bossuet ne parle jamais depuis nulle part, non plus qu’il ne parle librement : il doit répondre à des attentes. On lui fournit des canevas et mémoires, moins pour assister son inventio que pour la contrôler : quand il est possible de confronter le discours à sa source, comme le fait souvent Truchet dans notre édition, on constate que le prédicateur la suit assez fidèlement (voire servilement, dans le cas d’Anne de Gonzague).
Mais le cas le plus spectaculaire est sans doute celui de Condé. Le fils du défunt, Henri-Jules de Bourbon, aurait-il payé 100 000 francs 6 la « pompeuse décoration » 7 funéraire de Notre-Dame si la messe de funérailles n’avait pas été ordonnée par le roi lui-même, et si elle n’avait pas revêtu un aspect essentiel pour ses affaires et celles de sa famille ? Bossuet, ami de longue date de Monsieur le Prince, n’a pas été invité pour prêcher en franc-tireur : l’enjeu était bien trop sérieux pour qu’on lui permît de parler sans tenir compte de la partition qui lui était assignée. La liberté même qu’il revendique dans ses oraisons, celle du prêtre capable de rappeler aux grands leur néant et leurs devoirs, appartient au rôle que lui assigne la cérémonie. Bossuet était autorisé à semoncer l’auditoire, à évoquer prudemment la trahison de Condé ou rappeler à demi-mot quelle fut la vie de la Palatine ; mais ces blâmes et ces récits devaient conduire de la faute à la pénitence, de la rébellion au service, et rendre finalement le défunt à sa famille, au roi et à Dieu. Les hommes passent et meurent : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris ! (Gn, 3, 19). Certes. Mais, Yohann Deguin nous l’a appris 8 , les familles, elles, restent, et doivent survivre au choc que représente le décès de leur chef : les successions, les faveurs, les clientèles, l’influence, la réputation et les jeux du pouvoir dépendent de la réussite de cette transition. Le Tellier est mort, vive Le Tellier – c’est-à-dire, Le Tellier fils, alias le tout-puissant marquis de Louvois, alors sinon principal ministre, du moins « ministre prépondérant », et commanditaire des dragonnades 9 .
C’est que Bossuet ne se contentait pas de servir l’intérêt des grandes familles : il s’attachait aussi, et surtout, à soutenir et justifier la politique royale, et à peser sur l’Eglise de France. L’évêque de Meaux, était, nous dit Saint-Simon, « dictateur de l’épiscopat et de la doctrine » 10 : la formule est provocante, mais pas inexacte. Bossuet fut en effet l’un des principaux artisans de la légitimation théologique de la monarchie louis-quatorzienne. Il ne fut pas seulement le principal rédacteur de la Déclaration des Quatre Articles (1682), qui affirmait les libertés de l’Église gallicane et l’indépendance du souverain dans l’ordre temporel 11 : il approuva aussi, c’est indéniable, la Révocation de l’édit de Nantes. Bossuet n’encouragea sans doute pas personnellement les dragonnades, et il n’est pas sûr qu’il ait pris part à la décision du roi ; mais, en mars 1686, il pouvait féliciter les protestants de son diocèse d’être revenus « en foule » à l’Église et leur affirmer, sans leur demander leur sentiment, qu’« aucun » d’eux n’avait « souffert de violence ». Il déclare ainsi aux « nouveaux convertis » de son diocèse, en 1686, précisément l’année de l’oraison à Le Tellier :
« Aucun de vous n’a souffert de violence, ni dans sa personne ni dans ses biens. Qu’on ne vous apporte point ces lettres trompeuses, que des étrangers travestis en pasteurs, adressent sous le titre de Lettres pastorales aux Protestants de France qui sont tombés par la force des tourments ! » 12 .
Les faits connus dans son propre diocèse rendent au moins cette affirmation difficile à soutenir. Bossuet, du fait des fonctions qu’il occupait, ne pouvait pas ignorer la réalité de la répression qui s’abattait alors sur les réformés 13 . Plutôt que d’interroger ses intentions, constatons qu’il choisit de ne pas qualifier de violence de formes de coercition auxquelles, on veut le croire, il n’adhérait pas, mais dont il acceptait avec joie le résultat : le retour collectif des réformés à l’Église 14 .
C’est dans le contexte des persécutions huguenotes qu’il faut lire l’éloge du roi au sein de l’oraison à Michel Le Tellier, prononcée en présence de Louvois :
« Poussons jusqu’au ciel nos acclamations et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne (…) : Vous avez affermi la foi ; vous avez exterminé les hérétiques, c’est le digne ouvrage de votre règne. » (p. 340)
« Vous avez exterminé les hérétiques » proclame Bossuet pour en féliciter le monarque. Truchet rassure son lecteur en glosant : « Exterminer : bannir » (p. 439). Le mot pouvait certes impliquer l’expulsion ; mais la glose du commentateur en atténue singulièrement la violence. Le Dictionnaire de Furetière définit en 1690 exterminer par « détruire absolument une nation, une race, une engeance » et rapproche dans ses exemples Juifs, Maures, Albigeois – et la « vermine » : il cite les insectes qui ravagent les réserves de blé. C’est bien d’éradication qu’il s’agit, et Truchet nous offre ici, dans sa note, un bel exemple d’euphémisation éditoriale. Bossuet ne songe pas certes à une liquidation physique des Protestants, mais admet les conversions de masse qui ont bien pour effet d’exterminer les huguenots du royaume en faisant d’eux de bons catholiques repentis de leur errance.
Ce passage des Oraisons funèbres constitue de longue date un des lieux de la critique anticléricale 15 . Michelet l’avoue à regret : « on a regret de dire que l’évêque de Meaux, Bossuet, longtemps s’acharne à les persécuter, obtient leur emprisonnement » 16 . Feuerbach manifeste pour sa part une virulence très vive contre « le rhéteur Bossuet » accusé d’avoir joué un rôle central dans la promulgation de l’Edit de Fontainebleau, qu’il amalgame avec le massacre de la Saint-Barthélémy :
La Saint-Barthélemi, massacre fanatique, mais franc et enthousiaste, n’est rien en comparaison avec la révocation de l’édit de Nantes, massacre fanatique, mais hypocrite, lâche, et qui est précisément pour cela devenu le modèle de toutes les persécutions religieuses modernes… 17 .
Aujourd’hui, Anne Régent-Susini reconnaît, malgré la prédilection de l’aigle de Meaux pour la « voie de la douceur », le « soutien inconditionnel apporté par Bossuet à la Révocation » 18 .
Faut-il choisir entre la légende dorée – celle de Chateaubriand, Sand ou Lemaitre – et la légende noire de Feuerbach ? Les choses, comme souvent, sont plus complexes qu’une dialectique trop binaire pourrait le laisser croire.
Nathan face à David : portée et limite d’une critique immanente
Pour penser les relations de Bossuet avec le pouvoir, il convient d’écarter deux modèles qui nous paraissent familiers, mais qui se révèlent symétriquement insuffisants.
Le premier paradigme consisterait à faire de Bossuet un héros de la liberté de parole : malgré l’absolutisme, malgré la Cour, malgré les contraintes de sa position, il aurait trouvé le courage de dire la vérité aux puissants, pour les ramener à cette condition mortelle qu’ils partagent avec le reste de l’humanité. De fait, au milieu du faste de funérailles princières, le prédicateur fait entendre des mots très durs contre la gloire, les richesses, les conquêtes, les plaisirs des grands et l’illusion d’une souveraineté humaine qui pourrait s’affranchir de toute juridiction supérieure. Cette lecture des critiques portées par Bossuet projetterait sur l’évêque de Meaux une conception moderne et anachronique de la liberté comme indépendance individuelle à l’égard de l’institution.
Mais le second modèle serait tout aussi réducteur : il consisterait à considérer que la critique n’est qu’un simulacre organisé par le pouvoir pour mieux absorber les oppositions et renforcer son autorité, de façon à conforter l’ordre existant. On ne saurait certes nier que Bossuet fut l’un des grands théoriciens du pouvoir absolu des rois au XVIIe siècle : évêque, prédicateur de cour, précepteur du Dauphin, défenseur de l’unité catholique, auteur de la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte, il appartient aux institutions qui structurent la monarchie louis-quatorzienne dans ce qu’elle peut avoir à nos yeux de plus désagréable.
Pour éviter de rester enfermé dans une dialectique assez pauvre, il convient de poser le problème autrement. La critique adressée au pouvoir est véritable, mais elle est limitée parce questructurellement immanente au système qui la rend possible. Si Bossuet attaque certaines conduites, certaines passions et certaines prétentions de la puissance, il le fait au nom des principes qui fondent l’ordre dont Bossuet lui-même fait partie. La difficulté n’est donc pas de choisir entre deux Bossuet (le courtisan contre le prophète, le doctrinaire de l’absolutisme contre le contempteur des grandeurs) mais de comprendre comment ces deux fonctions (la fonction de légitimation et la fonction critique) peuvent appartenir au même système.
La voix du prophète
C’est la Bible, et l’usage que Bossuet fait des références scripturaires, qui va nous fournir un paradigme susceptible de nous aider comprendre le statut particulier de cette fonction critique, à la fois docile et dérangeante. La figure la plus éclairante pour saisir la nature de la relation entre le prédicateur et le pouvoir est ici celle du prophète Nathan. Dans le deuxième livre de Samuel, le roi David a commis l’adultère avec Bethsabée, et a provoqué la mort de son mari, Urie. Nathan se présente alors devant David et lui raconte une parabole : celle du riche qui possédait de nombreux troupeaux, et néanmoins vole à un pauvre son unique brebis. David s’insurge contre cet homme. Le prophète peut alors retourner contre le roi son propre jugement : Tu es ille vir, « cet homme, c’est toi » (2 Sam. 12, 7).
Le prophétisme biblique : tel est le modèle scripturaire sur lequel peut s’appuyer la parole critique en régime monarchique. Le prophète ne parle pas en son nom propre : il est guidé par Dieu pour annoncer au roi des vérités propres à l’aider dans son gouvernement, que ce dernier écoute ou non les conseils de l’émissaire divin. Nathan ne contestait pas la royauté de David et ne cherchait en rien à renverser son autorité. Il ne parlait pas au nom d’un droit politique concurrent, mais rappelait simplement au roi une loi dont dépendait sa royauté elle-même. David peut gouverner les hommes à sa guise, mais son règne est soumis au commandement supérieur de Dieu. La parole du prophète ne se situe donc pas horizontalement face au pouvoir royal, à la manière d’un contre-pouvoir : elle introduit dans la relation politique une verticalité supérieure.
Bossuet se décrit volontiers face à Louis XIV comme le prophète Nathan face à David. Dans le Sermon sur la prédication évangélique du Carême du Louvre de 1662, il demande : « En quels antres profonds s’étaient retirées les lois de l’humanité et de la justice […] lorsqu’il fallut lui envoyer Nathan pour les rappeler en sa mémoire ? ». Bossuet développe la scène jusqu’à formuler une adresse au roi : « Ô prince, c’est à vous qu’on parle », apostrophe dans laquelle on reconnaît le Tu es ille vir biblique 19 . L’identification de Louis XIV à David pécheur « ne pouvait échapper à personne », souligne Anne Régent : La Vallière venait de fuir à Chaillot ; le sermon prenait directement pour cible la conduite privée du roi, et lui « appliquait », au sens technique du mot, le précédent davidique. Selon certains témoignages d’époque, Louis XIV se serait enfoui alors la tête entre les mains. La réalité de cet épisode importe moins que ce qu’il révèle de la façon dont les contemporains pouvaient concevoir le sermon : le prédicateur pouvait interpeller publiquement roi chrétien dans une église, et le placer dans la position de David réprimandé par Nathan.
Ce devoir de correction et de réprimande ne doit cependant pas être confondu avec une liberté de parole individuelle qui serait accordée à Bossuet. Le prédicateur n’est pas un tribun porte-parole d’une communauté ou s’exprimant en son nom propre. Le Sermon sur les devoirs des rois commence par cette précaution : « Que serait-ce qu’un particulier qui se mêlerait d’enseigner les rois ? » ; Bossuet ajoute aussitôt qu’on n’entendra de sa bouche que « les oracles de l’Écriture ». Le prédicateur dénie au « particulier » toute compétence pour faire la leçon au souverain, mais justement, pour sa part, il conteste parler en particulier : il est ministre de la Parole, et à ce titre, il possède précisément pour fonction (et pour devoir) de rappeler au roi la volonté et les ordres d’une autorité supérieure, qui les domine l’un et l’autre. La dépossession énonciative devient condition de son autorité : Bossuet devient d’autant plus capable de parler avec force et pertinence qu’il nie parler en son propre nom.20 .
« Un roi me prête ses paroles » (p. 113)
Les Oraisons funèbres produisent elles aussi cette scène paradoxale dans laquelle les monarques et les grands sont célébrés et soumis au jugement par la voix du prédicateur-prophète.
Les tribulations des rois sont ainsi au coeur de l’Oraison funèbre d’Henriette-Marie de France. Le discours débute par un verset du psaume II : Et nunc, Reges, intelligite ; erudimini, qui judicatis terram, c’est-à-dire : « Et maintenant, ô rois, entendez ; instruisez-vous, juges de la terre » (p. 111) . Dès le seuil de l’oraison, c’est une le verset transforme les souverains en destinataires cd’une leçon. La cérémonie n’est donc pas seulement organisée autour d’une « reine morte » 21 dont il faudrait célébrer la grandeur ; cette mort devient un enseignement adressé aux vivants, et, d’abord, aux princes.
Bossuet souligne sans cesse, dans les Oraisons funèbres, cette ambiguïté du pouvoir des rois, à la fois légitime, incontestable, voulu par Dieu, et en même temps fragile. Dieu, explique Bossuet, donne aux princes leur autorité, mais, comme le montre le sort de Charles Ier d’Angleterre, il peut aussi la leur retirer quand bon lui semble ; le pouvoir reste un don de Dieu : même assis sur le trône, les rois demeurent « sous sa main et sous son autorité suprême » (p. 112). On ne saurait mieux dire la double proposition bossuétiste : le pouvoir royal est grand parce qu’il vient de Dieu, et à ce titre ne saurait donc être remis en cause… mais il est relatif, pour la même raison qu’il n’appartient pas en propre à ceux qui le détiennent. La sacralisation du pouvoir royal est, simultanément, sa plus grande limitation. Quelques lignes plus loin, Bossuet rend visible le statut énonciatif de la remontrance : « s’il n’est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes […], un Roi me prête ses paroles » (p. 113) .
Le « Roi » est ici encore David, le roi poète et prophète, et un modèle de souveraineté bien qu’il ne fût pas exempt de péchés. Les temps s’annulent du point de vue divin : Bossuet peut introduire dans la cérémonie la voix d’un roi biblique qui parle aux rois contemporains. La référence vétérotestamentaire accomplit ici plusieurs opérations simultanées.
Elle protège l’orateur contre l’accusation d’insolence ;
elle amplifie la violence de la remontrance ;
elle déplace le rapport de forces. Il ne s’agit plus de Bossuet face au prince, mais d’un prince placé devant l’autorité de l’Écriture. Le prédicateur n’est pas juge, mais simple greffier, ou huissier, d’un tribunal vertical, témoin et porte-parole d’une juridiction supérieure.
Bossuet ne s’adresse pas seulement aux rois, mais aussi aux princes et aux grands. L’Oraison funèbre d’Henriette-Anne d’Angleterre est prononcée au cœur d’un appareil dynastique et politique : la princesse défunte était duchesse d’Orléans, femme de Monsieur frère du roi, fille de feu Charles Ier d’Angleterre et sœur de Charles II, son successeur. Mais ce spectacle de puissance est constamment renversé en spectacle d’impuissance. Bossuet demande à son auditoire de considérer « ces grandes puissances que nous regardons de si bas » : tandis que les hommes tremblent sous leur main, « Dieu les frappe pour nous avertir » (p. 170). Les perspectives s’inversent : l’élévation sociale, qui oblige les sujets à lever les yeux (« con-sidérer ») vers les grands, devient la raison même pour laquelle Dieu les expose davantage : leur chute sera plus visible et donc plus instructive, suggère le prédicateur, réorchestrant le motif médiéval de la chute des princes, illustré en particulier par Boccace dans le De casibus virorum illustrium22 .
La scène de Saint-Cloud rend plus sensible encore ce renversement. « Le Roi, la Reine, Monsieur, toute la Cour, tout le peuple », personne ne peut enrayer l’agonie. « La mort plus puissante » lui enlève la princesse alors que le souverain la tient « entre ces royales mains » (p. 171). Voilà Louis XIV vaincu. Vaincu, non lors d’une guerre ou par une rébellion, mais dans une sphère où son autorité ne peut rien, et que la cérémonie choisit précisément d’exposer. Les « royales mains » sont signe physique de la puissance monarchique : elles tiennent le sceptre, elles rendent la justice, elles bénissent, et sont même, en France, réputées thaumaturgiques ; mais elles n’ont ici plus de force : elles ne peuvent retenir un corps qui « se meurt ». C’est la nudité du pouvoir humain, fût-il le plus absolu, que Bossuet place devant les yeux de la communauté. Nudité que les morts princières non seulement rendent visibles, mais renforcent : après leur trépas, les rois, dépouillés de la pompe qui les entoure, subissent le verdict du tribunal de l’histoire, « le jugement de tous les peuples et de tous les siècles » (p. 167). « La grandeur et la gloire ! » ironise Bossuet : tenues en si haut prix par « l’arrogance » humaine, elles ne résistent pas au « triomphe de la mort » (p. 168). Dieu, la mort, l’histoire : l’admonestation des rois et des princes ne constitue pas un accident ajouté à l’éloge, ou la caution d’une parole simplement destinée à renforcer l’ordre établi ; la réprimande constitue au contraire l’une des conditions théologiques de la représentation même de leur grandeur dans le contexte d’une royauté chrétienne.
Est-ce à dire qu’il faille célébrer, avec Chateaubriand, le courage d’un prêtre gourmandant librement les puissants ? Loin s’en faut.
« L’humilité » et le « surplomb »
Les analyses d’Anne Régent-Susini nous permettent de mieux comprendre la position de Bossuet. Il serait trop simple, estime la critique, de considérer que le prédicateur occupe une place de pur « surplomb » autoritaire face aux fidèles à qui il s’adresse : l’évêque se pense plutôt comme la voix d’une institution qui lui impose simultanément « le surplomb et l’humilité absolue », c’est-à-dire, d’une part une « mission de commandement » et de l’autre un « devoir d’effacement maximal » 23 . L’autorité procède de l’assujettissement, loin de s’y opposer. Plus Bossuet est revêtu de charges importantes (prêtre, puis évêque), moins sa parole est censée lui appartenir en propre, et plus il est amené à mettre à distance, dans son discours, la puissance des princes, sans néanmoins jamais les menacer.
Cette structure paradoxale de la pensée entraîne des conséquences complexes au plan du positionnement politique. Elle permet de comprendre comment l’ordre monarchique peut ménager en son sein une parole effectivement critique sans que celle-ci prenne la forme d’une opposition. La critique n’est pas exercée contre l’ordre depuis son dehors : elle fait partie de l’ordre, parce que l’ordre chrétien se définit lui-même comme subordonné à une norme qu’aucune puissance terrestre ne produit 24 . Rien ici-bas ne peut venir légitimement limiter le pouvoir des rois absolus, mais ceux-ci restent soumis aux volontés de Dieu et aux lois religieuses et morales dont dépendent ses obligations particulières. C’est pourquoi, certes, toute révolte est interdite, mais une autorité tyrannique suscitera quand même la révolte – rébellion que, comme on le voit dans le récit de la Révolution anglaise, Dieu a sinon voulue, du moins permise (p. 126) ; de même, la justice doit être ferme, mais elle doit aussi être clémente ; le luxe est condamné dans l’oraison de Gornay, et tout particulièrement la vanité des « superbes tombeaux » (p. 28), mais ce luxe peut ailleurs être rendu légitime, ainsi dans le discours en l’honneur d’Anne de Gonzague (« la reine parut vraiment reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre ») 25 .
La monarchie dite « absolue » apparaît ainsi ambivalente : le souverain y est à la fois totalement libre et néanmoins lié. Ce régime complexe peut ainsi reconnaître comme nécessaire une parole qui rappelle au souverain que son pouvoir, précisément parce qu’il est une charge et non une propriété, relève d’une norme supérieure à sa volonté. L’oraison d’Henriette-Marie transforme éloquemment cette doctrine en événement oratoire : « toute leur majesté est empruntée ; et […] pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême » (p. 112).
Tel est le paradoxe : si la parole de Bossuet est effectivement dotée d’une sorte de « fonction critique », celle-ci n’autorise en rien à voir dans l’évêque de Meaux un penseur contestataire, ni dans la chaire un contre-pouvoir constitutionnel. Nous sommes fort loin des catégories politiques républicaines auxquelles nous sommes attachés, telles que la séparation des pouvoirs, le contrôle juridictionnel ou la liberté d’opinion.
La limite est la suivante, et elle apparait en fait assez vite: Bossuet peut bien affirmer que les grands sont soumis à une transcendance, il peut bien juger les personnes et les usages, mais non l’ordre qui rend ce pouvoir légitime. La critique bossuétiste est capable d’attaquer la luxure du roi, sa vanité, sa passion des conquêtes, la flatterie dont il est l’objet, et lui rappeler assez brutalement qu’il mourra et qu’il sera jugé. Il peut dire à la Cour que tout ce qu’elle croit posséder, la faveur de la fortune et jusqu’à ses propres pensées, sont « du domaine de la mort » (p. 169). Il peut ailleurs exiger du riche qu’il porte le fardeau du pauvre 26. La parole de Bossuet est en mesure de requalifier (et de condamner le cas échéant) les actes et les valeurs des Grands à l’aune de valeurs morales et religieuses, mais, de façon parfaitement logique, il ne remet pas en cause le système qui fait que les riches sont dans l’opulence et les pauvres dans la nécessité. Il peut aussi considérer qu’une politique que nous regardons aujourd’hui comme persécutrice, au moment de la Révocation, est conforme à la hiérarchie chrétienne des biens. La même structure qui permet de limiter le roi au nom de Dieu peut également légitimer l’exercice coercitif de la monarchie lorsque celui-ci paraît conforme aux exigences religieuses. L’Oraison funèbre de Michel Le Tellier en fournit l’exemple le plus éclairant (et, comme on l’a vu au début de ce billet, le plus embarrassant). Bossuet y célèbre la politique confessionnelle de Louis XIV, rapproche le roi des grands princes chrétiens de l’Antiquité comme Constantin, et présente la répression de l’hérésie comme un usage exemplaire de l’autorité. L’oraison à Le Tellier est ainsi essentielle pour comprendre la limite structurelle de la fonction critique que nous tentons de définir.
L’idée que le principe d’une critique exige la profération d’une vérité est étrangère à Bossuet. D’une façon qui nous apparaît dérangeante, Bossuet croit que l’ordre auquel il obéit est précisémentce qui rend possible la vérité. L’autorité ecclésiale, l’Écriture, les Pères, la monarchie chrétienne, la hiérarchie des états constituent les repères (voire les repaires) de la vérité. Bossuet déplaît aux puissants en les ramenant à la misère commune, mais il consolide aussi, ce faisant, le système dont ils sont les piliers. La royauté, et même la gloire mondaine, la noblesse, et l’honneur guerrier, détruits comme fins ultimes, sont récupérés et justifiés comme moyens au service de la monarchie chrétienne : à travers l’exemple de Condé, « Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins », écrit ainsi Bossuet (p. 371), récupérant la valeur militaire de Monsieur le Prince pour justifier les entreprises guerrières, avec tout ce qu’elles impliquent de meurtres et de violence, dans le cadre des desseins de la Providence.
Bossuet, à la manière des moralistes, désenchante les valeurs du siècle (le pouvoir, la richesse, la chair, la faveur, l’histoire), mais, contrairement à un La Bruyère, un Pascal ou La Rochefoucauld, cette désillusion, chez le prédicateur débouche presque toujours sur une réinstitution de l’ordre et des valeurs de la France louis-quatorzienne.
La critique comme réinstitution
La parole de Nathan était sincère : le roi était réellement coupable de meurtre et d’adultère. Son statut sacré de roi « oint » du Seigneur n’ôte rien à sa responsabilité ni à la grandeur de son péché, et David se trouve sommé par le prophète de reconnaître son crime. Mais Nathan ne conclut pas qu’il faudrait faire la révolution : il rappelle David à ses devoirs, et à son identité de roi choisi par Dieu pour gouverner son peuple. La remontrance a pour objet de restaurer une norme que le prince avait trahie, pas de renverser son ordre. Elle ne met jamais en question la structure qui constitue le prince comme prince : elle lui rappelle au contraire sa dignité – et l’on aboutit à cet étrange paradoxe à nos yeux d’une critique qui peut être grave et qui, malgré tout, consolide le pouvoir en place.
On pourrait définir la fonction de Bossuet comme une fonction de réinstitution, non seulement du prince, mais de toute la hiérarchie qui en découle. Le prédicateur commence volontiers par faire voler en éclats les représentations spontanées de la grandeur : la gloire militaire ? Elle n’est rien devant la mort. La majesté ? Elle est « empruntée » ; les plus grandes fortunes sont exposées aux renversements ; les princes seront jugés. Mais cette déconstruction réelle du système versaillais fondé sur le faste se donne pour objectif de reconstruire une grandeur plus légitime et plus solide : les princes doivent être « gens de bien, fidèles à Dieu et au roi » (p. 404) au service du bien public ; le soldat victorieux doit soumettre sa propre gloire à celle de Dieu ; le ministre doit agir selon la justice et la conscience ; et, surtout, le prince doit admettre qu’il ne détient pas son autorité de lui-même, et qu’il des comptes à rendre au Ciel, dans ce monde et dans l’autre. Truchet avait mis en évidence cette structure ambivalente de la pensée : il parlait, dans on ouvrage sur la Politique de Bossuet, des « deux bouts de la chaîne ». Bossuet peut affirmer avec une égale force que le pouvoir royal est illimité et qu’il demeure soumis aux lois ; que la révolte est coupable et que l’autorité tyrannique conduit les États à leur ruine ; que la magnificence appartient à l’office monarchique et qu’elle expose néanmoins l’âme au péril. La tension entre ces pôles n’est pas, explique Truchet, le signe d’une indécision : elle est constitutive d’un système qui articule en son sein plusieurs plans. Dans la présentation de Politique de Bossuet, le critique insiste alors sur cette réversibilité structurelle de la position de Bossuet, qui « affirme les contraires avec tant de force » qu’on risque toujours de mutiler sa pensée en ne retenant que l’un des deux termes. 27 . C’est pourquoi il met en garde contre les citations isolées : on peut toujours fabriquer un Bossuet autoritaire ou libéral, rigoriste ou clément, belliciste ou pacifique, selon le passage retenu.
Le prédicateur et le morosophe
L’adresse du prophète au roi possède une fonction « à la fois dangereuse et commode », estime Anne Régent-Susini. Bossuet, prédicateur de cour, hérite des prophètes bibliques la possibilité d’admonester les puissants, et cette possibilité était, précise-t-elle, « dans une certaine mesure, attendue de lui ». La réprimande aux Grands n’est pas une transgression accidentelle du rôle du prédicateur : elle est liée à sa fonction. Le prédicateur, depuis la chaire instituée, reçoit le devoir de dénoncer la flatterie comme une trahison de son ministère. Dans l’oraison de Bourgoing, Bossuet condamne les « prédicateurs infidèles » capables d’acheter des faveurs par des paroles flatteuses au prix de la « parole de vérité ». C’est parce que Bossuet accepte pleinement la définition institutionnelle de son ministère qu’il peut se croire obligé de déplaire.
Reste à se demander la raison pour laquelle Louis XIV accepte, voire a besoin, de ces critiques contrôlées adressées par les prédicateurs. L’explication réside dans la nature même du régime : l’absolutisme n’est pas une tyrannie, encore moins un totalitarisme tels qu’on a pu les connaître en Europe au siècle dernier. La notion même d’ « absolutisme », rétrospective et anachronique, a été fortement remise en question par l’historiographie récente, au point d’apparaître comme « un mythe » aux yeux de Fanny Cosandey et Robert Descimon 28 . Louis XIV concentrait certes un immsense pouvoir politique, mais il devait néanmoins se soumettre à des règles. Il devait respecter les lois fondamentales du royaume, qui ne dépendaient pas de lui (âge de la majorité des rois, domaine royal, etc.), et, selon Bossuet, il importait qu’il se souvînt que la nature même de son pouvoir lui imposait un strict respect de la religion et des principes moraux. Dans ce contexte, la chaire apparaît comme l’expression de ce dehors au politique, constitutif de ce régime très particulier qu’on a rétrospectivement baptisé « absolutisme ».
De ce point de vue, la parole critique du prédicateur n’est pas une anomalie regrettablement tolérée par le système : elle manifeste quelque chose de la structure même d’une monarchie qui se veut chrétienne. Pour être pleinement légitime selon sa propre définition, le roi doit accepter qu’il existe un « point de vue de Nathan » d’où sa conduite peut être jugée. Un roi qui refuserait par principe toute possibilité d’un Nathan serait, dans cette logique, un roi qui refuserait que la loi divine puisse lui être appliquée personnellement. Il ruinerait ainsi l’une des sources mêmes de sa légitimité chrétienne.
Ainsi, Bossuet peut à la fois affirmer avec force la souveraineté divine et reconnaître une très grande extension à la souveraineté royale dans l’ordre temporel : c’est le coeur même de l’affaire de la Régale et des Quatre Articles. il suffit à ses yeux que la puissance politique, pour être pleinement légitime, refuse de se prendre elle-même pour son propre principe et sa propre fin. L’Église gallicane de Bossuet n’est évidemment pas un pouvoir indépendant au sens où le seraient des institutions constitutionnelles modernes. Elle entretient avec la monarchie une relation de coopération, de concurrence et de délimitation infiniment plus complexe. Mais Bossuet peut précisément affirmer, dans l’Oraison de Le Tellier, que « la puissance séculière ne donne plus ce qu’elle n’a pas », et poser une distinction entre les droits de Dieu et ceux de César. Le pouvoir royal ne possède donc pas, même dans la théorie la plus monarchique, la totalité des juridictions.
Nous retrouvons ainsi une structure que l’on pourrait, avec prudence, rapprocher de celle du morosophe (le « fou du roi ») : un locuteur acquiert une licence singulière en renonçant à la position ordinaire de l’énonciateur souverain 29 . Le morosophe et le prédicateur ont en commun d’être des sages-fous, dont la sagesse n’est pas celle du monde, et d’occuper une position paradoxale autorisant une vérité que la parole ordinaire ne peut pas dire. Ce qui rapproche Bossuet du bouffon de cour, c’est donc moins le contenu de leurs paroles qu’une structure d’autorisation de la contradiction. Le bouffon peut dire au roi qu’il est ridicule parce qu’il est le bouffon du roi. Sa licence n’est pas extérieure à l’ordre : elle est prévue par lui. Le souverain supporte (et parfois réclame) une parole qui l’atteint, précisément parce qu’elle est localisée, ritualisée, et assignée à un locuteur particulier. La contradiction est en quelque sorte domestiquée par son statut même. La situation de Bossuet n’est pas totalement sans comparaison avec celle du morosophe. Comme le fou du roi Lear, le prédicateur peut dire aux grands qu’ils ne sont rien, que leur gloire n’est que fumée, que leurs palais tomberont en cendres, et les renvoyer au jugement de Dieu, et il peut le dire au coeur même de la cérémonie qui manifeste leur grandeur. Le catafalque, les tentures, les armes, les cierges, la cérémonie, la cour et la famille assemblée, toute la machine sociale proclame la valeur du défunt ; et un homme, du haut de la chaire, est chargé de de leur apprendre que toute grandeur n’est que vent, comme autrefois l’esclave aux côtés du triomphateur, répétait Respice post te, hominem te esse memento30 . Le parallèle rencontre évidemment des limites, mais dans les deux cas, l’autorité de la parole repose sur l’abolition revendiquée de leur autorité propre, l’un affirmant qu’il est fou, l’autre que sa parole vient de Dieu. Dans les deux cas l’énonciateur acquiert une puissance exceptionnelle en diminuant son propre statut d’énonciateur, et s’en sert pour produire une critique qui ne remet pas fondamentalement en cause le pouvoir et sa légitimité. Quand Bossuet anéantit les prétentions de la gloire mondaine, il les détruit réellement, selon son système de vérité. Son christianisme est effectivement corrosif à l’égard de certaines prétentions du monde, mais cette corrosion n’est pas destinée à produire du désordre : elle engendre un ordre qui se prétend meilleur et plus vrai. Bossuet exerce moins une fonction contestataire qu’une fonction de contradiction autorisée, qui prend la forme d’une désillusion institutionnelle. Si la fonction du prédicateur n’est pas sans s’apparenter à celle du morosophe, il n’en va pas de même bien sûr de son éthos (faut-il le préciser ?), sans folie ni masque de carnaval.
Disons : Bossuet, bouffon sans la folie.
Notes
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https ://qe.catholique.org/la-une-news/13354-funerailles-de-l-abbe-pierre-homelie-du
↩ -
Voir Robert Descimon, « Autopsie du massacre de l’Hôtel de Ville (4 juillet 1652). Paris et la ‘Fronde des Princes’ », Annales. Histoire, Sciences Sociales. 54ᵉ année, n° 2, 1999, p. 319-351, DOI : https ://doi.org/10.3406/ahess.1999.279751 . Sur Condé : Xavier Le Person, Le Grand Condé : Un exil pour l’honneur, Éditions Fayard, 2023.
↩ -
« Bossuet orateur », op. cit., p. 344.
↩ -
Lettre citée par René Doumic, « Le Centenaire de George Sand », Revue des Deux Mondes, tome 21, 1904, p. 927, https ://fr.wikisource.org/wiki/Revue_litt%C3%A9raire_-_Le_Centenaire_de_George_Sand .
↩ -
Discours prononcé par Jules Lemaître le 29 octobre 1911, à l’occasion d’ l’inauguration du monument consacré à Bossuet dans la ville de Meaux, https ://www.academie-francaise.fr/inauguration-du-monument-eleve-la-memoire-de-bossuet-meaux .
↩ -
Le chiffre est donné par la marquise de Sévigné, dans sa lettre à Bussy datée du 10 mars 1687, https ://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_de_Madame_de_S%C3%A9vign%C3%A9/%C3%89dition_Monmerqu%C3%A9/Volume_8/Texte_entier .
↩ -
Ibid.
↩ -
Yohann Deguin, L’Écriture familiale des Mémoires. Noblesse, 1570-1750, Paris, Honoré Champion, « Lumière classique, 117 », 2020.
↩ -
Sur Louvois, voir Jean-Philippe Cénat, Louvois. Le double de Louis XIV, Tallandier, 2015. La formule ci-dessus ne signifie pas bien sûr que Louvois serait devenu chancelier à la mort de son père : c’est le capital de la maison qui demeure, et non l’office.
↩ -
Saint-Simon, Mémoires, éd. Yves Coirault, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1983, t. 1, p. 255.
↩ -
Le J.-M/ Le Gall et I. Brian, I., « La déclaration des Quatre Articles (1682) », La vie religieuse en France, XVIe-XVIIIe siècle, Armand Colin, 2024, p. 142-146. URL : https ://shs.cairn.info/la-vie-religieuse-en-france–9782718191607-page-142 ?lang=fr
↩ -
Lettre pastorale de Mgr l’évêque de Meaux aux Nouveaux Catholiques de son diocèse, Paris, Marbre-Cramoisy, 1686, https ://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/bossuet/volume017/005.htm
↩ -
Didier Boisson et Yves Krumenacker (dir.), La Révocation de l’édit de Nantes et le protestantisme français en 1685, Paris, Honoré Champion, 2005.
↩ -
Voir l’importante mise au point de Jean-Louis Quantin sur cette question : Jean-Louis Quantin, « Bossuet et les Protestants », in Gérard Ferreyrolles, Jean-Louis Quantin, Béatrice Guion, Emmanuel Bury, Bossuet, PUPS, 2016, p. 77-96. (« L’évêque de Meaux fut alors entraîné à se faire le panégyriste de la voie de contrainte, quitte à nier des violences qu’il n’avait pu ignorer entièrement », p. 93).
↩ -
Jean-Louis Quantin retrace aussi l’histoire de cette appropriation, voire de la peinture exagérée d’un Bossuet en persécuteur, au XIXe siècle : « Bossuet et les protestants », op. cit., p. 89.
↩ -
Jules Michelet, Histoire de France, Flammarion, 1893-1898, t. 12, p. 314.
↩ -
Ludwig Feuerbach, Qu’est-ce que la religion ? Traduction par Hermann Ewerbeck.Ladrange, Garnier frères, 1850, p. 422 et note 4.
↩ -
« Une autorité en quête d’auteur », art. cit. . On ira voir aussi les pages que le Musée virtuel protestant consacre à ces questions, https ://museeprotestant.org/notice/la-politique-de-conversion-1660-1685/ .
↩ -
Bossuet, Sermons, le Carême du Louvre, Paris, Gallimard, « Folio », 2001, p. 83.
↩ -
La prédication bossuétiste repose, explique Laurent Susini, selon lui sur un premier paradoxe fondamental : « une parole d’autorité se fondant sur le défaut d’autorité de son énonciateur », « Ipsum audite », art. cit., p. 1, https ://hal.science/hal-02507258/document
↩ -
« Éclats de la reine morte. Sur la manière de Bossuet dans l’Oraison funèbre de Marie-Thérèse d’Autriche », Revue Bossuet, 2026, op. cit.
↩ -
La version révisée par Boccace date de 1373. Plusieurs traductions virent le jour en français aux XVe et XVIe siècle. L’une des dernières date de 1578, sous le titre de Mésaventures des nobles dames et gentilhommes illustres
↩ -
Anne Régent-Susini, « Une autorité en quête d’auteur ? L’(anti-)rhétorique d’exposition chez Bossuet », in L’autorité en littérature, ed. Emmanuel Bouju, Presses universitaires de Rennes, 2010, https ://doi.org/10.4000/books.pur.40522.
↩ -
Paul, Epître aux Romains, XIII, 2
↩ -
Voir Jacques Truchet, Politique de Bossuet, Paris, Armand Colin, 1966, p. 12-13 et p. 40.
↩ -
« De l’éminente dignité des pauvres », 1659 : « Riches, portez le fardeau du pauvre, soulagez sa nécessité, aidez-le à soutenir les afflictions sous le poids desquelles il gémit.
↩ -
Politique de Bossuet, p. 12-13.
↩ -
Fanny Cosandey et Robert Descimon, L’absolutisme en France. Histoire et historiographie, Paris, Seuil, coll. « Point histoire », 2002, 316 p.
↩ -
Nous nous permettons de renvoyer à un ancien billet : https ://boileau.hypotheses.org/326 .
↩ -
Le fait est rapporté par plusieurs auteurs de l’époque romaine : Épictète, Entretiens, 3, 24, 85 ; Dion Cassius, 6, 21, Tertullien, Apologétique, 33, etc.
↩

